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Arts-chipels.fr

En ce temps-là, l’amour... Rire pour conjurer l’horreur.

En ce temps-là, l’amour... Rire pour conjurer l’horreur.

 

Évoquer les wagons plombés et les déportations nazies sans se complaire dans un pathos larmoyant n’est pas chose aisée. Pierre-Yves Desmonceaux relève le défi et nous offre une magnifique leçon de vie.

Sur scène, un homme, proprement mis, petit gilet démodé et valise à la main, raconte. Il pourrait être un voyageur de commerce mais ce n’est pas cela. Il évoque, oh, pas beaucoup sa propre vie mais une autre, celle d’un père et de son fils, enfermés avec lui dans ce qu’on découvre progressivement comme l’un des wagons qui mène un troupeau de juifs apeurés vers ce qu’ils ne connaissent pas encore de leur propre mort : Auschwitz. Un voyage de sept jours, comme le cycle du temps recommencé ou de la création du monde, le nombre de la perfection, ici retourné vers le funeste et vers le noir.

© Eric Blaise

© Eric Blaise

En ce temps-là, l’amour…

Ce narrateur a réussi à préserver ses propres enfants – ou au moins l’un d’entre eux – de la catastrophe finale en les éloignant. « En ce temps-là, l’amour était de chasser ses enfants ». Il évoque la séparation volontaire, sa prescience pour conjurer l’inévitable. Fierté dérisoire comme un dernier rempart devant l’atrocité, comme un moyen de redresser la tête, de se sentir, encore, libre. Mais tous n’ont pas eu cette chance, tels ce père et ce fils, enfermés dans le même wagon vers une destination funeste. Du détachement goguenard qu’il montre vis-à-vis de ceux qui n’ont pas vu venir, il passe à la compréhension, à la compassion et au partage durant ce voyage où chaque jour apporte son lot de misère. La création d’un coin de latrines dans le wagon et la puanteur qui s’en dégage. Les lamentations et les pleurs qui se tarissent. Les morts qui s’amoncellent dans ce voyage sans eau ni nourriture et qu’on entasse pour faire de la place aux autres. L’odeur sure et doucereuse de la décomposition mêlée aux émanations fétides des excréments…

© Eric Blaise

© Eric Blaise

Lutter contre le destin qu’on vous impose

Mais en dépit de tout, ce père et son fils de douze ans continuent de vivre. Comme s’ils n’étaient pas prisonniers dans ce lieu sans lumière. Comme si la vie continuait son cours. Comme si cela valait la peine de continuer d’apprendre, de découvrir. Dieu – dont l’indifférence pose question – les mathématiques, la liberté de penser, Spinoza, la géographie… « En ce temps-là, l’amour était de mentir aux enfants. » Toute une existence resserrée en sept jours pour « faire tenir dans cette vie réduite tout ce qui aurait dû la remplir dans sa durée normale ». Aux sollicitations du père répond la bonne volonté du fils, qui s’applique à donner les réponses qui conviennent, à réfléchir à ce qu’on lui propose, insoucieux de l’environnement qui se dégrade, de la fièvre qui le mine, de la soif qui le tiraille, de la vie qui s’échappe peu à peu de lui. Dans ce raccourci de vie qui les rassemble, l’amour a sa place et les pages du Cantique des cantiques résonnent avec leur charge de sensualité pour accompagner le simulacre de mariage que le père propose au garçon pour lui créer une vie complète.

© Eric Blaise

© Eric Blaise

La liberté envers et contre tout

Dans ce monde réduit aux dimensions d’une promiscuité étouffante, il reste en effet des échappatoires. Des lieux que les bourreaux ne peuvent maîtriser, au-delà de la peur et de l’enfermement, au-delà de l’extermination même. Rire de soi d’abord, pour éloigner le drame, opposer un pied-de-nez au sort qui vous est fait, conjurer la peur. Ce moyen, les juifs le connaissent bien, ils l’ont pratiqué depuis des siècles, au fil des exactions dont ils ont été victimes. Avec l’humour, cette politesse du désespoir, le pesant s’allège, le contraint s’évapore, la liberté s’affirme. Le spectacle y trouve sa source. L’autre liberté passe par la mort, une mort choisie et non plus subie, celle qu’on assume pour soi au lieu de se la laisser imposer. En ce temps-là, l’amour, était-ce aussi de tuer son enfant ?

Tout en demi-teintes, en élans réfrénés, en envolées de paroles brusquement interrompues, en mots qui se cherchent, en pensées en désordre, en sourires qui s’ébauchent, Pierre-Yves Desmonceaux campe le père et son fils, un fils hésitant, petite voix flûtée attachée à bien faire. Le texte de Georges Ségal, entre rires et pleurs, distille une poésie qui tombe, goutte à goutte, sur l’inacceptable. L’horreur est là, mais elle est mise à distance, présentée comme un jeu, engloutie dans une multitude d’images quotidiennes qui la métamorphosent, lui font perdre l’outrance du pathétique exprimé. On pense au film de Roberto Benigni, la Vie est belle, qui contenait la même part de tragédie passée au filtre de l’humour. Sans doute est-ce dans cette alchimie subtile que réside l’émotion que suscite le spectacle, que le comédien-metteur en scène rend tangible sans ostentation, mais avec une force toute de finesse et de nuance.

En ce temps-là, l’amour, de Gilles Ségal (éd. Lansman)

Mise en scène et interprétation : Pierre-Yves Desmonceaux

Du 14 janvier au 2 avril 2019

Les lundis et mardis à 19h45

Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard – 75004 Paris

Tél. 01 42 78 46 42. Site : www.essaion-theatre.com

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