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Arts-chipels.fr

Apocalypse bébé. Décapant et salutaire

© Lou Hérion

© Lou Hérion

Un jeu de massacre à l’humour dévastateur signé Virginie Despentes à savourer en laissant au vestiaire la modération bien-pensante, les mines petites-bourgeoises et les pudeurs de rombières…

Une jeune fille de dix-sept ans, Valentine, a disparu au nez et à la barbe de la détective attachée à ses pas par la grand-mère tyrannique et odieuse qui gère son héritage. Elle s’est évaporée dans le métro sans laisser de trace. Impossible de la pister : depuis plusieurs mois, elle avait coupé son portable, cessé d’émettre sur les réseaux sociaux, fait silence, effacé ses traces. Pour la retrouver, l’agence de détectives missionne une ex-avocate lesbienne et volcanique devenue privée. La Hyène, ainsi nommée en raison de ses compétences charognardes et de sa capacité à planter ses crocs sans lâcher sa proie, n’hésite pas devant les cassages de gueule et la torture pour parvenir à ses fins. Escortée par Lucie Toledo-Lucile, la détective planplan qui suivait Valentine, elle se lance à la poursuite de la jeune fille qu’elle dénichera à Barcelone, où réside sa mère.

Pauvre petite fille riche !

Il faut dire que Valentine n’est pas précisément un enfant de chœur ! « Nymphomane défoncée à la coke », alcoolique jusqu’à l’oubli, provocatrice, obsédée par le sexe, elle s’est fait violer par une armée de mecs qui lui ont, en prime, pissé dessus. Elle fréquente les concerts de PDTC (« Panique dans ton cul ») mais tisse avec son cousin Yacine ce qui pourrait être une romance pour midinettes. Dans ce monde où « y a rien qui marche comme la violence », elle se défonce « pour ne pas supporter la violence du monde ». Aussi, même lorsqu’elle retrouve sa mère, espérant on ne sait quoi, c’est pour la trouver rangée des voitures et bien encombrée de cette fille qu’elle a abandonnée. Il lui faut chercher un autre refuge, qu’elle trouve ou croit trouver auprès d’une religieuse de l’Opus Dei, une femme voilée à l’abord lénifiant, qui profite de sa désorientation pour lui insuffler « sa » vérité, celle d’une apocalypse sans rédemption qui la fera exploser au milieu du monde en même temps que le monde explosera avec elle. Une vision prémonitoire si l’on pense aux attentats qui surviendront quelques années plus tard…

© Lou Hérion

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Un portrait au vitriol de la société

Il n’y a pas de « bon » dans cette histoire. Le père de Valentine, romancier raté, se traîne d’épouse en épouse en tirant sur tout ce qui bouge et porte une paire de seins. Les mères et les belles-mères, on n’en parle pas : égocentriques et intéressées sous des dehors mielleux et béni oui-oui. Son cousin Yacine : il est partisan d’une grande lessive, d’un nettoyage radical pour assainir la société. Lucile, la détective, traîne une petite vie terne sans augmentation de salaire que vient bousculer le franc parler et l’homosexualité affirmée de la Hyène. La douceur n’est pas de ce monde où naviguent de nuit les créatures interlopes, les ratés en tout genre. Quant à la Hyène, elle tire toutes les ficelles de ce monde qui va à vau-l’eau, porte un regard goguenard sur les errances de chacun, navigue au gré de ses envies et de ses désirs, redoutée en raison des secrets qu’elle détient, impunie et impunissable. Tous mauvais ils sont, et la société est à leur image.

© Lou Hérion

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Homosexualité et féminisme

Virginie Despentes, au travers de la Hyène, dénonce les attendus d’un monde où hétérosexualité rime avec viol, où la volonté de pouvoir s’exprime à travers le sexe qui défonce, musèle, annihile. Est-ce cela que veulent les femmes, ironise-t-elle ? Subir, être diminuées, réduites à devenir objet ? Ou cesser de se prêter au jeu pour assumer leur propre sexualité ? Au-delà de la réponse, sans ambiguïté, de l’auteur, est déposée sur la table d’opération que constitue la pièce une vision sans fioriture des rapports de force induits par le sexe. La langue est crue mais non vulgaire, un chat est un chat et une chatte une chatte. Trouble et excitation en font partie intégrante, la transgression des interdits en forme le cortège. Le féminisme n’est pas militant, affirmation de slogans théoriques, prise de position engagée. Il est ontologique, manière de respirer, d’être au monde, de se vivre, autrement plus fondamental et dangereux qu’une déclaration d’intention.

© Lou Hérion

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Des archétypes incarnés

Pour marquer en permanence le caractère archétypal des personnages, le trait est outré. Le père a à son actif « un couple quelconque, une rupture quelconque, la vie, quelconque ». Les musiciens de PDTC ont le cul triste et noir. Yacine se verrait bien « trancher les couilles du premier qu’on chope à pisser dans les ascenseurs ». Le monde de la nuit barcelonaise, haut lieu de cette jeunesse « décalquée », post-franquiste, brille de mille paillettes, dorures illusionnistes que l’outrance du maquillage accompagne. Mais, dans le même temps, ils montrent d’autres facettes. L’auteur raté est puni pour n’avoir pas identifié le pouvoir de nuisance des parasites, « des gens de télé… Des pitcheurs avides de chair fraîche ». Yacine dénonce « celles qui se mettent en mode foulard ». Quant à Lucile, elle s’en tire mieux en trouvant la femme de sa vie. Cette galerie de personnages apparaît comme le raccourci d’une humanité larguée, des « bébés tortues gambadant gauchement sur le sable, convaincus qu’ils atteindront la mer, sous un ciel de rapaces sournois. » Bourreaux ils sont, mais victimes à la fois, insectes se cognant inlassablement contre la même vitre dans l’espoir vain d’en sortir. L’archétype s’habille d’humanité pour interpeller le spectateur. Ils ne sont pas projection intellectuelle, cheminement de pensée mais êtres de chair et de sang. Ils sont nous, ou ceux qui nous entourent. Nous les reconnaissons. Nous nous reflétons dans le même miroir.

Ces débris d’humanité, Virginie Despentes ne s’apitoie pas sur leur sort. Elle cogne, et elle cogne fort. Avec un humour ravageur, une ironie vengeresse. Point de demi-mesure. Elle appuie là où ça fait mal avec une délectation sans borne, met les pleins feux sur les ridicules et sur les contradictions. Les comédiens s’engagent à fond dans cette voie où ils endossent les oripeaux de plusieurs personnages avec le même entrain iconoclaste. La dénonciation sans appel du texte est admirablement servie par une mise en scène très enlevée, efficace et assez trash. Elle prend des allures de grand déballage drôle et saccageur pour notre plus grand plaisir.

Apocalypse bébé, d’après Virginie Despentes (éd. Grasset, puis Livre de poche, prix Renaudot 2010)

Mise en scène et adaptation : Selma Alaoui

Avec : Maud Fillion (Zoska), Ingrid Heiderscheidt (la Hyène), Nathalie Mellinger (tous les rôles de mère), Eline Schumacher (Valentine), Achille Ridolfi (le père, le boss, le danseur), Aymeric Trionfo (Carlito, Rafik, Yacine...)

Scénographie et costumes : Marie Szernovicz

Théâtre Paris-Villette

Du 12 au 28 mars 2019, mar, mer, jeu, sam à 20h, ven à 19h, dim à 15h30

211, avenue Jean-Jaurès – 75019 Paris

Rés. 01 40 03 72 23 – www.theatre-paris-villette.fr

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