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Arts-chipels.fr

J’ai pris mon père sur mes épaules. Une grande épopée des perdants et des laissés pour compte.

J’ai pris mon père sur mes épaules. Une grande épopée des perdants et des laissés pour compte.

Dans une pièce touffue aux allures de mélodrame moderne, Fabrice Melquiot nous conte, sur fond d’attentats de novembre 2015, la saga des oubliés de l’histoire qui pourtant font l’histoire.

Sur la scène, un mur de béton nu. Nous sommes quelque part dans une banlieue sans nom, dans ces ensembles qui sont ghettos d’un nouveau genre. Et pourtant, on y vit, on s’y fréquente, on s’y entraide, on s’y aime, on panse ses blessures à plusieurs, on espère parfois. Derrière le mur, une vie mode d’emploi à la Perec. Lorsque le mur pivote, il révèle, dans le bloc, sur deux niveaux, des appartements, un bistrot, et leurs occupants. Comme les autres, ils se sont aimés, ils s’aiment, ils se séparent. Comme les autres, ils cherchent à s’en sortir. Comme beaucoup, ils sont exilés. Certains ont été tentés par la radicalisation, faussement rassurante, avant de voguer vers des horizons plus soft, plus chakras, plus zen. D’autres continuent de se battre pour échapper à cet horizon bouché, pour trouver un peu d’air dans la clôture de leur quotidien.

© Sonia Barcet

© Sonia Barcet

Entre mythologie antique et réinvention du mythe

Parmi eux, il y a Énée. Le jeune homme a en lourd héritage le nom du héros qui avait fui Troie en flammes en portant son père sur ses épaules. Énée, c’est le grand perdant de la mythologie, celui qui quitte Troie au lieu de se battre car les dieux ont programmé pour lui l’exil qui conduira à la fondation, dit une autre légende, de Rome. Il est celui qui abandonne la femme qu’il aime, Didon, reine de Carthage, que le désespoir conduit au suicide. Il n’a que ce destin : fuir en emportant sur son dos son père et la faute de son père. Car Anchise fut aimé d’Aphrodite et Énée est le produit de leurs amours. De cette union secrète, Anchise, un soir d’ivresse, a vendu la mèche, provoquant la colère de Zeus. Si Aphrodite dévie l’éclair qui le frappe, Anchise reste boiteux. Dans la pièce, Roch, le père d’Énée, se trouve condamné par un cancer qui touche ses jambes avant de l’emporter. Quant à Énée, voué aux princesses de périph, il choisit, par amour pour son père, un nouvel exil avant de revenir, après avoir accompli son parcours initiatique qui passe par la mort paternelle, riche de son expérience du don de soi, mûri pour une autre vie.

© Sonia Barcet

© Sonia Barcet

Une histoire de notre temps

Autour de ce cœur mythique se déploie une galerie de personnages croqués avec beaucoup d’humanité. Ni héros, ni surhommes, ni hors du commun, ce peuple des perdants, des laissés pour compte se contente d’être. Anissa, qui aime Roch, a couché avec son fils. Elle est celle qui veut, elle ne cesse de « peler l’oignon » qui la met à nu, elle se définit « seule ». Céleste et Énée se sont rencontré, puis séparé. Grinch porte tatoué sur la poitrine la fée Clochette en hommage à l’enfant qui ne voulait pas grandir. Grinch affectionne les petits canons qu’il boit avec Roch, son ami. Quant à Mourad, il a échangé l’islam radical pour le bouddhisme puis le jaïnisme, manière de dire qu’il a pris ses distances sans cesser de chercher la vérité, sa vérité. C’est au milieu de ces vies bien ordinaires que surgit la cassure qui change irrémédiablement le cours des choses : les attentats sanglants de novembre 2015 à Paris et le choc qu’il provoque dans les consciences. Lorsque chacun repart, il n’est plus le même. Certains en porteront des blessures inguérissables.

© Sonia Barcet

© Sonia Barcet

Un mélodrame du XXe siècle

Énée aime son père. D’un amour entier, profond. Il décide de l’emmener mourir ailleurs, loin, au Portugal, face à la mer. Pour cela il lui faut se défaire de sa vie, de ses attaches, de ses biens, opportunément dérobés par Grinch qui s’empare de leurs économies. Autour d’eux la terre tremble, les murs se fissurent, les valeurs s’effondrent. Comme on détache un à un les voiles qui recouvrent la vérité, comme on se dépouille des peaux successives de la vie sociale, Roch se défait peu à peu jusqu’à ne devenir qu’une ombre qui hante encore les vivants. Effroyable mélo que celui de l’agonie de cet être qui n’en finit pas de mourir au milieu d’une histoire qui affirme n’en être pas une. Interminable descente aux enfers de ces pèlerins en quête de rien livrés au dénuement le plus total sur une route toujours plus longue. C’est Sans famille transposé et c’est là où le bât blesse car le spectacle n’évite pas le pathos. Exit la valeur symbolique au profit des larmes de Lisette. On a l’impression, au fil de ce temps qui s’étire (le spectacle dure trois heures) que l’auteur s’est égaré, et nous avec. On s’enfonce dans le misérabilisme et on perd ce qui faisait la force initiale du spectacle, cette grande histoire du presque rien qui compte tant. Entre le mythe originel, la vision presque naturaliste de la maladie qui gagne et les références à l’actualité d’où émerge une colère nue, qui ne doit plus rien au théâtre, on s’embrouille. Les noirs chemins de la désespérance, même tempérés par l’accomplissement d’Énée ou le refus de lâcher prise d’Anissa, nous laissent un sentiment de pot-pourri inachevé. À vouloir trop en dire, à accumuler les strates, à mêler les niveaux, à brouiller les pistes, pas toujours à bon escient, Fabrice Melquiot nous a perdus…

J’ai pris mon père sur mes épaules de Fabrice Melquiot

Mise en scène : Arnaud Meunier

Avec : Rachida Brakni, Philippe Torreton, Maurin Ollès, Vincent Garanger, Frederico Semedo, Bénédicte Mbemba, Riad Gahmi, Nathalie Matter.

Scénographie : Nicolas Marie

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 13 février au 9 mars 2019, à 20h30, dimanche 15h

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

En tournée

Du 13 au 23 mars 2019 : Théâtre Des Célestins / Lyon (69)

Les 27 et 28 Mars 2019 : Bonlieu, Scène nationale d'Annecy / Annecy (74)

Les 2 et 3 avril 2019 : Les Théâtres de la Ville / Luxembourg (Lux)

Du 9 au 11 avril 2019 : Comédie De Saint-Étienne / Saint-Étienne (42)

Du 16 au 18 avril 2019 : Scène nationale de Sète / Sète (34)

Du 24 au 26 avril 2019 : CCN de Normandie / Rouen (76)

Les 9 et 10 mai 2019 : Théâtre De Villefranche / Villefranche (69)

Du 16 au 18 mai 2019 : Théâtre Du Gymnase / Marseille (13)

24 Mai 2019 Maison Des Arts Du Léman / Thonon Les Bains (74)

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