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Arts-chipels.fr

Eins Zwei Drei. Une folie baroque à la frontière du cirque, de la danse et du théâtre.

© Augustin Rebetez

© Augustin Rebetez

Mettez dans un chaudron un Monsieur Loyal tyrannique qui a la grandiloquence facile, ajoutez-lui une servante à barbe pour qui la terre ferme représente un piège permanent, assaisonnez avec un semi-punk déjanté et un peu débile, et servez chaud sur un piano jazzy. Une recette, par ma foi, hilarante et savoureuse.

Le rideau qui recouvre toute la scène s’éclaire de teintes ocre. Il s’élève, dévoilant un espace nu où trône un piano à queue. Vont entrer en scène l’un après l’autre les trois protagonistes. Le meneur de jeu, qui se grime devant nous, est un personnage imbu de lui-même, une sorte de dictateur fou affublé de tics à la manière du Dr Folamour de Kubrick. Il est en représentation et nous sommes les spectateurs du musée imaginaire qu’il évoque devant nous. Comme un artiste de cabaret, il tourne, virevolte, fait des mines, cabotine, emprunte à diverses langues pour saluer « son » public. Ses œuvres ? on ne les verra pas. Tout juste si les personnages ne s’encadrent pas eux-mêmes pour figurer dans le tableau. Un cadre de bois, une fenêtre qui s’ouvre dans la paroi qui forme le fond de scène et les voilà épinglés dans le décor.

© Augustin Rebetez

© Augustin Rebetez

Vous avez dit cirque, peut-être ?

Il le fait, son cirque, le directeur. Non content de se passer un fard blanc sur le visage, il devient le clown blanc de la tradition circassienne, celui qui se gausse et ridiculise en permanence son acolyte, l’auguste. Mais ici, il a une drôle de dégaine l’auguste, ou plutôt il y en a deux. Le premier prend le contrepied exact de la silhouette colorée qu’on lui connaît. Sous les traits d’une vieille servante toute cassée, toute de noir vêtue. Elle peine à se décoller de la terre et traîne ses chaussons de feutre qui l’entraînent dans des glissades à répétition où elle manque chaque fois de se rompre les os. Elle porte barbe, la vieille, une barbe qu’elle rend mobile par un curieux mouvement de maxillaires pour notre plus grande joie. Souffre-douleur de l’ego démesuré de son patron, elle courbe l’échine. Jusqu’à ce que surgisse un troisième personnage. Celui-là sort du sol. On voit d’abord apparaître un pied, comme un poing dressé qui savoure avec délectation cette liberté retrouvée, avant que n’émerge un curieux échantillon d’humanité, en haillons, anneaux dans les oreilles, maquillage outrancier, qui ne cesse de vouloir lécher tout ce qui l’entoure et tire pour cela une langue terriblement longue. L’autre face de l’auguste. Avec son rire niais, sa dégaine impayable, il feint de ne jamais comprendre ce qu’on attend de lui, revenant à la charge avec une obstination butée qui lui attire menaces et mises en garde. Les frontières deviennent floues. On ne sait plus qui est le dindon de qui. Le troisième homme, que les deux premiers enferment dans un espace minuscule ? ou chacun pour les autres, quand le spectacle se mue en jeu de massacre, que les luminaires se décrochent et que le décor des conventions sociales s’effondre ?

© Augustin Rebetez

© Augustin Rebetez

Mais pourquoi pas de la danse ?

Cette histoire sans parole, ou toute en grommelos partiellement inaudibles, méli-mélo d’anglais, de français et de portugais, trouve pour s’exprimer les moyens du corps. Et quels moyens ! La servante, qui ne cesse de s’effondrer à tout bout de champ, entame avec le sol un dialogue tout en retournements, en glissades, en contorsions ondulantes qui libèrent le corps de la rigidité de son squelette pour le transformer en guimauve que l’on tord et étire à loisir, comme si la servitude épousait la forme qu’on voulait bien lui donner. Une non-définition dans laquelle les mains, cependant, jouent une partition étrange, indépendante du corps auquel elles sont pourtant rattachées. L’autre face de l’auguste, elle, tourne sa face vers le ciel. Toute en étirements, en verticalité, dans une élévation en pointes que n’aurait pas dédaignée une danseuse étoile dans le Lac des cygnes ou tout autre avatar de la danse classique, la jambe parfois levée à la verticale sans que cela lui coûte le moindre effort, elle se rit des obstacles, clochard céleste tournant vers nous sa face ravie alors qu’on fait subir à son corps les pires turpitudes.

Eins Zwei Drei. Une folie baroque à la frontière du cirque, de la danse et du théâtre.

Rhythm’n jazz

Le pianiste sur scène n’est pas en reste, ponctuant les situations, commentant musicalement l’action. Un jazz à la mesure des corps, ample et diversifié, explorant, à sa manière, comme les comédiens-danseurs-clowns à travers la gestuelle et le mouvement, les grands écarts. Bruitage parfois, martelant les coups de théâtre, le piano, de percussion, devient violon quand Colin Vallon, la tête dans son coffre, joue sur ses cordes avec un archet, ou créature hybride quand il mêle musique électronique et instrumentalisation classique. Accessoire de théâtre, il joue son rôle. Il est l’abri sous lequel se réfugient les enfants qui veulent se cacher, les comédiens tout autant, il devient échelle dans la tentative d’ascension, d’avance vouée à l’échec, vers le néon décroché qu’il faut remettre en place pour que la vie continue son cours sans histoire. Tournoyant sur lui-même sur un plateau tournant, il accompagne les poursuites, entre dans la ronde folle des accélérations de l’action.

Du théâtre à bride abattue

Durant les quelque quatre-vingt-dix minutes que dure le spectacle, à peine quelques passages sont laissés à une respiration sereine, au numéro de l’un ou l’autre personnage débarrassé de ses comparses, explorant son propre vocabulaire pour lui-même et pour nous. Nous, public, nous ne savons plus si nous devons rire de toutes ces cocasseries accumulées ou admirer la beauté plastique de la chorégraphie. L’un chasse l’autre avant d’être chassé à son tour avec une allégresse additionnée d’impertinence. Et si confusément parfois, on décèle une imperfection dans le rythme, une petite longueur, comme une fausse note dans une partition, elle disparaît dans le plaisir intense de ce spectacle hybride qui joue ses composantes à fond.

Eins Zwei Drei, de Martin Zimmermann

Conception, mise en scène, chorégraphie et costumes : Martin Zimmermann

Scénographie : Martin Zimmermann et Siméon Meier

Avec : Tarek Halaby, Dimitri Jourde, Romeu Runa et, au piano, Colin Vallon

Création musicale : Colin Vallon

Cent quatre / Théâtre de la Ville hors les murs  5, rue Curial – 75019 Paris

Du 20 au 24 février 2019, du 20 au 23 à 20h30, le 24 à 20h00.

Tél : 01 53 35 50 00. Site : www.104.fr

En tournée

Du 19 au 22 mars 2019 : Les Deux Scènes, Besançon

Les 2 et 3 avril : Maison de la Culture de Bourges

Les 11 et 12 mai : Equinoxe, Châteauroux

Les 21 et 22 mai : Théâtre Quintaou, Bayonne

Du 5 au 7 juin : Théâtre national de Nice

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