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Arts-chipels.fr

Braises et cendres. Légendaire Cendrars qui se fait l’inventeur de sa propre vie !

Braises et cendres. Légendaire Cendrars qui se fait l’inventeur de sa propre vie !

Seul en scène, Charlie Nelson, se livre à un exercice de style virtuose pour nous faire voyager dans l’œuvre de Cendrars avec pour tout accessoire une bougie, une chaise et un vieux paletot.

Sur le fond rougeoyant d’une toile qui l’englobe, sol compris, océan de feu et de vagues tourbillonnantes, braises incandescentes sur lesquelles il chemine, voici Cendrars, non plus le poète de la Prose du Transsibérien ou le forcené de Moravagine, le raconteur à faire rêver d’horizons immenses, de terres lointaines, de peuples inouïs mais l’homme, en rupture de ban et pourtant en prise sur la société, le voyageur libertaire qui fréquenta ce que la modernité offrit de meilleur en ce début du XXe siècle et fut illustré par Sonia Delaunay-Terck et Fernand Léger, le combattant de la Première Guerre mondiale qui y laissa une main et une partie du bras.

Quelques pages arrachées à la vie rêvée

Jacques Nichet, reprenant les écrits autobiographiques de Cendrars, nous propose un autre regard sur l’œuvre, celui où l’homme se raconte, où il révèle la « vraie » vie qui se cache derrière la littérature. Mais ce faisant, Cendrars appose un nouveau masque sur la légende qu’il forge, au fil des ans, il recrée une image du Cendrars tel qu’il le voudrait, tel qu’il le rêve, tel qu’il le fabrique patiemment, entremêlant de manière inextricable les éléments du réel au mythe qu’il édifie. Sous le couvert de ces paroles quotidiennes, comme arrachées à la banalité, se dessine un Cendrars plus humain, avec une épaisseur de chair qui n’en est pas moins fantasmée. C’est la très grande force de ce spectacle que de nous faire percevoir, derrière le caractère parfois anodin de certains propos, le littérateur à l’œuvre.

Braises et cendres. Légendaire Cendrars qui se fait l’inventeur de sa propre vie !

Au fil de la chronologie

L’histoire, d’une certaine manière, repart du début : l’enfance, et même le fœtus dans le ventre de sa mère. L’incompréhension des parents, le manque d’amour supposé, la fuite en avant qui le mène, à 16 ans jusqu’à Saint-Pétersbourg où, en désespoir de cause de lui voir faire des études, ses parents l’envoient pour apprendre le métier d’horloger. Les dés sont jetés. La révolution russe est en marche… Il ne cessera ensuite de naviguer, de France, Suisse ou Belgique à l’Italie où il tente de protéger sa jeune amie suicidaire, à New York, qu’il déteste, ou au Brésil où il noue des amitiés. Il se passionne, comme ses contemporains pour l’Afrique, et se heurte, comme eux, à l’iniquité de la guerre qu’il part faire fleur au fusil dans la Légion étrangère – il est Suisse – jusqu’à ce qu’une rafale de mitrailleuse le prive de son bras droit. Et lorsqu’il évoque le premier homme qu’il tue à la guerre, c’est avec rudesse et âpreté, avec la conscience absolue du meurtre qu’il va commettre, le couteau à la main. « Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. » Il décrit de manière clinique la tête presque décollée, jette sur lui-même un regard ironique : « J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, le poète. J’ai agi. J’ai tué. » L’amputé devient « le poète de la main gauche » dans sa chambre qui est « comme un tombeau », qui doit réapprendre à vivre, continuer sa route, explorer de nouvelles pistes comme le cinéma, s’aventurer dans le roman, faire œuvre de journaliste sans cesser de voyager. Et il écrit, ces « mémoires qui sont des mémoires sans être des mémoires ».

Braises et cendres. Légendaire Cendrars qui se fait l’inventeur de sa propre vie !

Un récit à la première personne

Charlie Nelson joue avec le feu, il se tient en équilibre sur le bord étroit d’une chaise renversée, retourne son long manteau pour se métamorphoser en soldat pieds dans la boue, inquiet de son rata, parfois planqué loin des combats. Il a cet accent gouailleur, la voix un peu épaisse de celui qui a tourné le dos à la bonne éducation, ce parler vrai moins apprêté qui caractérise le bourlingueur, cette manière d’appeler un chat un chat. Charlie Nelson tourne, vire, nous interpelle. Tantôt à la lueur d’une bougie qui accentue ses traits, en marque les angles, tantôt sous le feu d’une lampe qui ne dessine que ses lèvres qui énoncent l’horreur, tantôt en pleine lumière sur le fond mouvementé et sanglant qui lui sert d’écrin, il donne à entendre les fulgurances de la langue qui sortent de cette gangue à la neutralité apparente. Tel une braise qui se consume dans la création, il se recroqueville pour se transformer en cendres avant de renaître, tel le phénix. Car le poète est immortel et sa langue survit quand il a disparu. Ainsi en est-il de Blaise Cendrars et de son humanité…

Braise et Cendres. Quelques pages arrachées à la vie rêvée de Blaise Cendrars d’après les œuvres autobiographiques de Blaise Cendrars (La pléiade, Gallimard)

Mise en scène et adaptation : Jacques Nichet

Peinture : Jean-Paul Dewynter

Avec : Charlie Nelson

Du 16 janvier au 9 mars, du mardi au samedi, 19h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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