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Arts-chipels.fr

Prévert. À côté du scénariste, un poète plein d’humanité, qui réchauffe au cœur

Prévert. À côté du scénariste, un poète plein d’humanité, qui réchauffe au cœur

Entre chant, musique et poésie, Yolande Moreau et Christian Olivier rappellent dans une évocation pleine d’émotion les multiples facettes de celui qui reste le scénariste inoubliable des Enfants du paradis.

Chacun se souvient de la phrase de Garance-Arletty, amoureuse de Pierrot-Baptiste-Jean-Louis-Barrault, disant à l’homme qui l’entretient « Vous êtes riche et vous voudriez être aimé comme un pauvre. Et les pauvres, on ne peut quand même pas tout leur prendre, aux pauvres ! ». Prévert, c’est un mélange subtil. À côté du scénariste de cinéma dont on ne compte pas les bons mots, nous avons, enfants, conservé le souvenir d’un poète vaguement impertinent qui aimait les plantes et les petites bêtes, jetait sur le monde un regard amusé, traitant avec humour les mille et un petits faits qui composent le quotidien. Yolande Moreau et Christian Olivier nous rappellent qu’il fut autrement plus charpenté et que son œuvre a encore aujourd’hui quelque chose à nous dire.

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Les multiples visages du Transcendant Satrape du Collège de Pataphysique

Le spectacle commence par une évocation, un brouillard de sons d’où émergent des bribes de texte, une rumeur d’extraits de scenarii, tandis que passe, clope au bec, l’inoubliable visage rectangulaire au menton arrondi du poète. Ce p’tit gars devenu littérateur par le hasard des rencontres, compagnon des surréalistes auquel il apporte le qualificatif de « cadavre exquis », hébergé avec Queneau ou Yves Tanguy, autres artistes désargentés, par Marcel Duhamel rue du Château près de Montparnasse, ne se laisse pas saisir en un seul qualificatif. Il suffit de rapprocher sa participation au groupe Octobre pour lequel il écrit des textes d’agit-prop’ qu’on joue dans les usines de sa longue aventure sur le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault ou des Collages d’inspiration surréaliste pour prendre la mesure de ce curieux protéiforme… Brassaï, Kosma, Marianne Oswald à la voix inoubliable, Agnès Capri, Trauner, qu’il aidera à se cacher durant la guerre, Juliette Gréco, Yves Montand ou les Frères Jacques jalonnent son parcours tout comme Marcel Carné, Jean Renoir et Jean Grémillon au cinéma.

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Des textes ondoyants et divers

Yolande Moreau et Christian Olivier nous offrent un parcours entre chant, musique et poésie qui déploie, comme un éventail, les multiples reflets d’une même personnalité qui s’échappe sans cesse, s’installe là où on ne l’attend pas, se dérobe quand on veut la saisir toute. Alternant textes connus et moins connus ils donnent à entendre la charge d’humanité qui emplit l’œuvre de Prévert. « Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur le comptoir d’étain », si terrible pour l’homme à la tête « couleur de poussière » qui a faim voisine avec l’anticléricalisme féroce du Pater Noster : « Notre Père qui êtes aux cieux / Restez-y ». Dieu n'est pas épargné par cet humour vindicatif. Le « grand lapin », « Une fois il a eu un grand fils / un joyeux lapin / Et il l’a envoyé sur la terre /Pour sauver les lapins d’en bas / Et son fils a été rapidement liquidé / Et on l’a appelé civet. ». La révolte affleure avec ces flics qui protègent les vitrines des possédants, les « épouvantables malheurs du monde […] Avec leurs légionnaires / Avec leurs tortionnaires / Avec les maîtres de ce monde […] Avec les jolies filles et les vieux cons / Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons. ». On s’amuse de l’élève Hamlet conjuguant « être ou ne pas être » en s’interrogeant sur l’existence. On compatit – façon de rire – sur les malheurs de celui qui peut ne rien faire du tout : « C’est tout un travail / Il faut passer le temps / C’est un travail de titan. » On s’émeut des Feuilles mortes ou de l’homme qui, par amour, achète des chaînes pour sa bien-aimée. Les images affluent et refluent, l’humour affleure, les jeux de mots aussi.

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Un spectacle inventif et de belle facture

Ce voyage mené sans temps mort au pays des mots, au-delà de l’art consommé du montage qu’il dénote, est aussi une exploration dans les terres de la musique et de la voix. Tantôt nostalgique et proche des mélodies populaires des goualeuses version années 30-40, la musique convoque rock et jazz qui se mêlent aux accents mélancoliques du passé. La scie musicale traîne un air de ritournelle obsédante, la trompette en ombre chinoise nous renvoie au noir et blanc du jazz, la guitare évoque le temps où la chanson offrait aussi des paroles à entendre, piano, synthé et orgue enrichissent les percussions qui rythment le tout. Le phrasé unique de Yolande Moreau s’inscrit dans tout cela. Sa manière inimitable d’énoncer à voix lente le texte, comme s’il émergeait à grand-peine de son gosier, de varier le ton à chaque répétition qui ajoute un degré, de hausser la voix crescendo pour en accompagner la progression vont de pair avec son attitude étonnée devant les mots qui s'échappent, avec la langue « brute » qui roule au fond de sa gorge, et dont l’apparence non apprêtée constitue le comble de l’élaboration.

L’émotion est latente tout au long du spectacle. Les spectateurs, silencieux, s’imprègnent de cette poésie qui passe par les mots et la musique. Et c’est très beau.

Prévert, spectacle musical avec Yolande Moreau et Christian Olivier.

Œuvre complète dans la Pléiade (Gallimard).

Guitare : Serge Begout

Clavier, cuivres, scie musicale, bruitages : Pierre Payan

Accordéon, cuivres, percussions : Scott Taylor

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 15 janvier au 10 février 2019, à 18h30, sf lundis et 20 janvier

Tél. 01 44 95 98 00

www.theatredurondpoint.fr

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