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Arts-chipels.fr

Europa (Esperanza). Une odyssée migratoire sur une simple peau de bête

(c) Aminata Beye

(c) Aminata Beye

L’émigration récente a inspiré pléthore de textes dans tous les registres, du comique au drame. Europa (Esperanza) se démarque par la poésie intense d’un texte mêlant l’humour au drame et par une mise en scène qui imbrique de manière indissociable musique, danse et jeu avec une remarquable puissance d’évocation.

Dans la pénombre, deux hommes apparaissent, traînant de volumineux paquets. On imagine d’abord deux SDF, escargots d’un nouveau genre transportant leur maison avec eux. Dans l’esprit des griots africains s’accompagnant d’un instrument à cordes pour conter en musique, ils vont nous raconter une histoire qui est celle des milliers de migrants qui s’embarquent sur des bateaux de fortune pour traverser la Méditerranée, cette même mer qu’ont traversée au fil des siècles un « somptueux tissu d’hommes », Phéniciens, Arabes, Turcs, Africains… Ils incarnent la galaxie des rêveurs qui voient l’Europe comme un eldorado, plage et terrasses de bistrot, travail facile et rémunérateur, vie douce. Là les femmes sont belles, accessibles, là l’argent coule à flots, là l’eau au robinet, ce n’est pas quarante-cinq minutes par jour…

Europa (Esperanza). Une odyssée migratoire sur une simple peau de bête

Des hommes à la mer…

Des deux hommes qui se sont installés sur leurs bagages de fortune, l’un est musicien, l’autre conteur, comédien, danseur, batteur à l’occasion sur le sac de courses en plastique qui cache des percussions. Le musicien, aveugle dans la pièce, joue du saz, l’instrument de prédilection moyen-oriental qui accompagne l'aşik, le conteur-poète-aède dans la culture arménienne. Nous voilà au fait : les « brûleurs » qui tournent le dos à un passé sans perspective ne viennent pas seulement du Maghreb, ils sont de partout, d’Afrique comme d’Asie ou d’ailleurs. Ils ont vécu l’intolérance, le terrorisme, l’intimidation, la misère. Il y a là des enfants, Nadir et Djamel, qui ont regardé le bateau « Liberté » quitter le port d’Alger avant de se joindre au groupe qui s’embarque sur l’Esperanza, la frêle embarcation prévue pour vingt où ils sont plus de trente, et Kader, l’ingénieur. Ils sont à la recherche d’un monde où « c’est d’abord tu es propre, poli, civilisé, ça veut dire pas de déconnement dans le boulot. Nickel balaise il faut le système, tout il marche bien huilé quoi, le téléphone, les horaires, la liberté… » Ensemble ils vont partager une odyssée en forme de radeau de la Méduse.

Europa (Esperanza). Une odyssée migratoire sur une simple peau de bête

Un retour aux sources du théâtre

Pour évoquer cette galerie de personnages et son épopée non héroïque, on est dans le domaine du presque rien : des accessoires d’un quotidien de misère, n’était le saz électrifié. Des vêtements troués, une peau de bête qui se métamorphose en couverture ou en radeau de fortune qui tangue au gré des événements. La musique se fait bruitage, dialogue en permanence avec le texte comme une deuxième peau. Elle ajoute à la poésie d’un texte qui épouse la variété des niveaux de langue des personnages, fait surgir à chaque instant des images et distille un rire tendre sur la tragédie de l’exil. Elle fait corps avec la gestuelle d’Hovnatan Avédikian dont le corps chante, ondule comme une liane, s’enroule et se déplie, envahit l’espace avec un vocabulaire de gestes qui tantôt s’apparente à la codification extrême des danses indiennes, tantôt s’épanouit sous un rythme africain, tantôt saisit une mimique d’aujourd’hui. Homme-orchestre par le corps et la diction, il nous entraîne dans l’aventure de ces migrants ballotés par les vents, nous introduit dans les apports de culture que chacun traîne dans ses valises. On mesure l’impact que peut avoir Esperanza, présenté en milieu carcéral en 2018, dans son message d’acceptation de l’autre dans sa différence, dans sa volonté de ne pas juger, dans la profonde humanité qu’il distille. Bienheureux nous sommes qu’il existe de tels spectacles pour nous réconcilier avec nos frères humains…

Europa (Esperanza) d’Aziz Chouaki (éd. Le Cygne)

Mise en scène : Hovnatan Avédikian

Musique : Vasken Solakian

Avec : Hovnatan Avédikian, Vasken Solakian

Du 23 janvier au 3 février 2019 à 19h00

Au Lavoir moderne parisien, 35 rue Léon – 75018 Paris

Tél. 01 46 06 08 05. Site : www.lavoirmoderneparisien.com

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