Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Antigone82. Comment en finir avec cette haine de l'autre qui n’en finit pas ?

Antigone82. Comment en finir avec cette haine de l'autre qui n’en finit pas ?

Le spectacle de Jean-Paul Wenzel tiré du roman de Sorj Chalandon nous replonge dans l’effervescence de la fin des années 1970 au travers du rêve d’un jeune homme de monter l’Antigone d’Anouilh dans le Liban en guerre, en rassemblant dans un même spectacle des membres de communautés ennemies.

Pour seul décor, un rideau brûlé qui occupe le fond de scène. Un sol nu, inégal, des murs qui laissent apparaître leurs blessures. Sur trois côtés, des gradins ont été disposés. Ils nous parlent de ce temps où le rapport traditionnel scène-salle fut contesté, où Antoine Vitez montait Électre sur un plateau disposé en croix au milieu des spectateurs, où Luca Ronconi, pour Orlando furioso, projetait à toute vitesse des chariots SNCF transformés en petites scènes de théâtre au milieu du public, debout dans l’espace nu des anciennes Halles vouées à la destruction. Un temps où les metteurs en scène de théâtre voulaient abattre le « quatrième mur » qui sépare la scène de la salle, dresse une barrière infranchissable entre acteurs et spectateurs. Dans Antigone 82, les spectateurs sont de plain-pied avec les acteurs qui prennent parfois place au milieu d’eux sur les gradins qui entourent la scène sur trois côtés. Ils sont dans le spectacle. La distance entre théâtre et vie est abolie. Les acteurs vont nous raconter une histoire dans laquelle nous avons une part.

Antigone82. Comment en finir avec cette haine de l'autre qui n’en finit pas ?

Le rêve fou de la grande fraternité humaine

Samuel Akounis, un jeune metteur en scène grec qui a fui le régime des colonels en 1974, conçoit depuis Paris le projet de monter l’Antigone d’Anouilh dans un Liban écartelé, divisé par la guerre meurtrière que se livrent les communautés, en ce lieu où l’humanité a cédé le pas à la violence quotidienne et où les milices font régner la terreur. Ce spectacle ne ressemble cependant pas aux  autres. Samuel veut rassembler dans sa distribution les ennemis d’alors, des chrétiens maronites, des chiites, des sunnites, des druzes et des Palestiniens réfugiés dans ces camps où se dispense aussi un entraînement militaire et idéologique. Juif, Samuel porte ostensiblement la kipa pour ajouter au symbole de cette paix éphémère qu’offriront les deux heures de la représentation. Mais il tombe malade et Georges, son ami, s’emploie à concrétiser son rêve. Chrétien, il se coiffe de la kipa pour dire la diversité et la différence. Il lui faut traverser, à chaque étape de son périple, les barrières érigées par les milices, subir les humiliations imposées, accepter des compromis, au mépris de sa sécurité et du bonheur de ses proches, surmonter les difficultés pour parvenir à faire accepter ce projet. Lorsqu’il y parvient et que les répétitions commencent, la tentative d’assassinat de Pierre Gemayel, fils d’un grand leader maronite, déclenche des affrontements entre les phalangistes libanais et les Palestiniens qui font des morts de part et d’autre.

Antigone82. Comment en finir avec cette haine de l'autre qui n’en finit pas ?

Une haine sans fin

La guérilla se généralise à toutes les factions, les attentats dont la tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres se multiplient et la bombe qui tue le chef des phalangistes maronites, Bachir Gemayel, à son quartier général met le feu aux poudres. L’OLP évacue Beyrouth, les phalangistes pénètrent dans les camps palestiniens, laissés sans défense pour trouver les combattants palestiniens et les remettre à l’armée israélienne qui encercle les camps. Mais le désir de vengeance masque toute raison. Du 16 au 18 septembre 1982, les milices chrétiennes s’attaquent à la population civile avec une barbarie sans nom sans que l’armée israélienne bouge. Les massacres de Sabra et Chatila resteront dans toutes les mémoires. Dans le spectacle, la jeune Palestinienne qui devait incarner Antigone est violée et sauvagement assassinée. C’en est fini pour Georges du rêve de la fraternité. Ne demeure que la haine, brûlante, destructrice…

Antigone82. Comment en finir avec cette haine de l'autre qui n’en finit pas ?

Un traitement scénique sur le mode de l’agit-prop

Le spectacle oscille entre dialogue et commentaire, projections sur un écran mural fournissant les balises historiques et parties chantées. L’Orient et l’Occident se mêlent sur scène au travers d’instruments de musique emblématiques : le oud, accompagné au chant, et la guitare électrique dont les dissonances et les possibilités expressives bruitent et commentent l’action. Comme dans le rapport scène-salle, le principe du direct s’impose. On fabrique à vue, on montre les artifices, on expose à nu l’histoire en train de se créer. Les comédiens sont multi-rôles. Ils endossent les défroques du personnage qu’ils représentent. Même si les personnages se trouvent dotés d’une individualité, d’une histoire propre, le schématisme des situations en fait des archétypes. Leur gestuelle est simplifiée, réduite à l’essentiel. Ils fonctionnent tantôt comme des personnages, tantôt comme un chœur antique commentant l’action. Les niveaux s’enchaînent, se succèdent et se mêlent. On se trouve projeté dans la mémoire visuelle du théâtre d’agit-prop, de son militantisme qui colle à la peau des années 1970, quand refaire le monde passait aussi par le théâtre. De manière paradoxale, l’émotion naît de cette disparition du psychologique. Parce que cette histoire s’inscrit en pleine pâte humaine. Parce qu’elle dit l’espoir d’un monde différent, meilleur, et qu’elle affiche ses désillusions. Parce qu’elle nous interroge, au-delà de la guerre du Liban et des années 1970-1980, sur la chaîne sans fin des haines communautaristes et des exclusions en tout genre. On se prend à se demander s’il est possible de faire autrement, et comment on pourrait faire. Poursuivre avec constance et opiniâtreté, pourquoi pas, l’idée qu’on peut changer le monde…

Antigone 82 d’après le roman de Sorj Chalandon, le Quatrième mur (éd. Grasset), adaptation Arlette Namiand

Scénographie et mise en scène : Jean-Paul Wenzel

Avec : Hassan Abd Alrahman (jeu et musique), Fadila Belkebla, Pauline Belle, Pierre Devérines, Nathan Gabily (jeu et musique), Pierre Giafferi, Hammou Graïa, Jérémy Oury (jeu et vidéo), Lou Wenzel.

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Du 10 janvier au 3 février, jeudi au samedi 20h30, samedi et dimanche 16h.

Tél : 01 48 08 18 75. Site : www.epeedebois.com

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article