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Arts-chipels.fr

Picasso bleu et rose – De l’arlequinade des styles à la naissance de l’art moderne

Acrobate à la boule (détail), 1905

Acrobate à la boule (détail), 1905

Deux expositions rendent aujourd’hui hommage au génie novateur de Pablo Picasso. Celle du musée d’Orsay évoque les premières périodes durant lesquelles Picasso acquiert son autonomie créatrice, entre 1900 et 1906. La deuxième, plus générale, au Centre Georges Pompidou, couvre les années 1907-1914 et consacre l’avènement de l’art moderne avec le cubisme dont Picasso fut, avec Braque, l’initiateur.

L’exposition du musée d’Orsay rassemble pour la première fois en France un ensemble représentatif d’œuvres de Picasso de la période 1900-1906, créées dans les quatre lieux que fréquente le peintre qui navigue, durant cette période, entre la France et l’Espagne, Barcelone, Paris, Madrid et Gósol. Elle suit un parcours chronologique et offre ainsi au spectateur la possibilité de prendre la mesure d’une recherche en train de se faire, qui oscille d’un parti pris esthétique à l’autre.

Barcelone, terre de renouveau

Les années 1900-1904 témoignent des expérimentations de Picasso pour se trouver, se définir en tant que peintre. Barcelone est alors le terrain de toutes les expérimentations. Avec Gaudí, l’Art Nouveau fait de la courbe une manière de penser, de s’opposer à un monde bien équarri, les jeunes artistes s’agitent autour de Santiago Rusiñol qui réclame de droit « de traduire en paradoxe fous les évidences éternelles, de vivre de l’anormal et de l’inouï ». Le cabaret d’Els Quatre Gats, créé en 1897 dans l’esprit du Chat noir, accueille cette jeunesse turbulente et avant-gardiste qui débat passionnément du modernisme au cours d’interminables nuits enfumées et se passionne pour les postimpressionnistes qui, à Paris, ont remplacé le jeu des infinies nuances de la lumière par un discours plus musclé. Picasso prend très vite une place de choix dans ce décor, nageant comme un poisson dans l’eau entre cafés concerts et bordels où les filles l’hébergent quand il n’a pas d’atelier. Picasso ne cesse de dessiner et de peindre, une centaine de portraits au fusain ou en couleurs des héros de la bohème locale. Derniers moments qui met en scène un prêtre assistant une mourante, lui vaut d’être retenu pour le pavillon espagnol à l’Exposition universelle qui ouvre en 1900 à Paris.

Autoportrait, 1901

Autoportrait, 1901

L’immersion dans l’avant-garde parisienne

Picasso n’a pas vingt ans lorsqu’il débarque à Paris. Enfant surdoué, il dessine et peint depuis l’âge de six ans. Mais voilà qu’il découvre, autrement que par la reproduction, la révolution que l’art français offre à cette jonction entre XIXe et XXe siècle. Avide de tout, il parcourt les allées du Louvre sur les traces d’Ingres et de Delacroix, découvre Manet et les impressionnistes, s’imprègne des postimpressionnistes que sont Van Gogh et Gauguin, le premier avec sa touche tourmentée et ses contrastes, lumineux, le deuxième dans sa recherche d’un langage artistique authentique qui renvoie à un primitivisme des formes, à la recherche d’un essentiel débarrassé des canons traditionnels de la peinture. Il conjugue la sensualité solaire et mouvementée de la Catalogne avec l’explosion colorée et une perception immédiate prise sur le vif, saisie dans l’urgence éphémère du moment qui caractérise Toulouse-Lautrec. Son Moulin Rouge (le Divan japonais), achevé en 1901, en est une référence directe. La Naine (1901), aux pommettes lourdement colorées, dont seul le visage conserve encore un contour cerné de noir, elle, se dissout en taches de couleur dans un décor indistinct qui dilue l’espace en touches sans profondeur. Un peu plus tard, ce sera Cézanne et sa manière d’aborder les volumes, qui alimentera sa réflexion sur la route du cubisme. Entre 1900 et 1906, le dessinateur-né et le peintre doué qu’est Pablo Ruiz va sortir de sa coquille pour devenir Picasso. La chrysalide s’est transformée en papillon.

Pierreuses au bar, 1902

Pierreuses au bar, 1902

Les sombres années de la période bleue

Tout semble sourire au jeune Picasso, débarqué à Paris avec son ami Casagemas. Il trouve des acheteurs, une exposition lui est promise chez Ambroise Vollard, l’étudiant en droit devenu galeriste qui défendra aussi Van Gogh, Cézanne, Gauguin et Matisse. Mais voilà que Casagemas, amoureux délaissé d’une prostituée, se suicide. Picasso rentre en lui-même. Sa palette s’assombrit. La symphonie colorée cède la place à des monochromes froids où le bleu domine, noyant visages et décors dans une tristesse sans fin. La profonde compassion qui émane de la Miséreuse (1902), enfermée dans sa douleur au pied d’un mur, contraste avec les dessins érotiques et les scènes de bordel. À la fête colorée du lupanar succèdent des femmes tristes et repliées sur elles-mêmes devant leur verre d’absinthe, telles ces Pierreuses au bar (1902) qui nous tournent le dos, toutes en nuances de verts et de bleu. Ne demeure pas même leur visage. Elles nous offrent le spectacle de leurs épaules tombantes et de leur abattement. La Célestine borgne (1904), de facture presque classique n’était son fond bleu uniforme qui envahit le personnage, ou le Repas de l’aveugle (1903) dans lequel l’homme, un quignon de pain dans une main, cherche à tâtons du bout des doigts une cruche d’eau sont autant d’images terribles pour dire la détresse et le mal de vivre. À l’Autoportrait de 1901, montrant un Picasso fier de lui-même, flamboyant sur un fond bleu nuit brossé à longues touches verticales, explosant de lumière dans sa blouse blanche et son foulard rouge orangé succède un autre portrait du peintre, la même année, les traits creusés, le regard sombre, le visage cerné d’une barbe qui se fond dans le noir du costume. Picasso a vieilli en l’espace d’une année, mais il a aussi trouvé le chemin vers l’intérieur qui fait une grande œuvre.

Famille d'acrobates avec un singe (détail), début 1905

Famille d'acrobates avec un singe (détail), début 1905

De roses en ocres

À partir de 1904, la palette s’adoucit, les nuances carnées envahissent les tableaux, les scènes se font moins dures. Aux maternités dramatiques de la période bleue succèdent les scènes d’un quotidien dénué d’accidents : femmes à leur toilette se peignant les cheveux, enfants nus s’employant à des tâches quotidiennes, scènes familiales pleines de douceur et de tendresse, tels ces Deux frères (1906), l’un portant l’autre sur son dos ou cette Famille d’acrobates avec un singe (début 1905) à la gouache et au pastel qui évoque irrésistiblement une Sainte Famille de la Renaissance. Le regard plein de tendresse que portent le père, un Arlequin, et la mère à ce bébé joufflu et remuant est une merveille d’harmonie calme et sereine. Le singe, à gauche du tableau, en contrebas, dans lequel certains ont voulu reconnaître le peintre, participe, comme le bœuf et l’âne des Nativités traditionnelles, à cette alliance de la sainteté et de la nature. D’allongées aux mains interminables, les silhouettes s’étoffent, les formes s’arrondissent. D’émaciés, les visages prennent une forme ovale, aux joues plus pleines. Des embryons de sourires apparaissent. Dans le même temps, ils atteignent à une épure. L’arc des sourcils se fait trait dessiné, les yeux prennent la forme d’une amande que soulignent les paupières. L’Autoportrait de 1906 est à cet égard révélateur. Torse nu, dépouillé du faux-semblant de la vêture, le peintre, comme ses personnages, présente cet aspect apaisé de l’homme qui s’est réconcilié avec lui-même, s’est intégré dans un fond qui a délaissé l’anguleux pour la courbe, privilégié le fondu-enchaîné à la rupture et au choc. Avec les Deux nus de 1906 et son étude préliminaire (automne-hiver 1906, à l’encre de chine et aquarelle sur papier) qui ferment l’exposition, la boucle est bouclée. L’étude, toute en tonalités de bleus, forme comme un clin d’œil à la période bleue. Mais les femmes ont désormais une carnation de rose. La toile finale, elle, a basculé du côté des ocres et de la chaleur. Mais le visage de la femme qu’on découvre de trois-quarts est devenu un archétype de visage, une stylisation qui n’a plus figure humaine. Les personnages sont hiératiques, idoles immémoriales. Seule est à l’œuvre une re-présentation, le symbole d’une autre écriture. Le sein de la femme, à droite, montrée quasiment de dos, est sorti de son aire naturelle pour venir figurer, en deux dimensions, sur la surface du tableau. Le cubisme s’approche…

Deux nus, 1906

Deux nus, 1906

Dans la plaine les baladins…

Arlequin aux mille couleurs, le peintre ne cessera de représenter les saltimbanques, quand il ne se représente pas lui-même en saltimbanque comme dans l’Acrobate à la boule (autoportrait) peint en 1905. Est-ce parce qu’ils jonglent avec l’imaginaire, flirtent en permanence avec le danger, se jouent des difficultés ? Est-ce parce qu’ils sont gens du voyage, toujours à côté, jamais intégrés dans le décor ? Est-ce parce qu’ils incarnent la bohème, l’inconnu à chaque coin de rue, l’inattendu au détour du chemin ? Picasso, fervent spectateur du cirque Medrano qui se trouvait près du Bateau Lavoir où il était installé aimait les traditions circassiennes. Mais ce qu’il représente, ce ne sont pas les spectacles, c’est l’envers du décor, la peau retournée, les interstices dans lesquels s’engouffre la vie. Une vie cependant presque abstraite, métaphysique. Peut-être aussi celui qui écrivait sur sa porte « Au rendez-vous des poètes » et qui fréquenta, à l’instigation d’Apollinaire, les soirées de la Closerie des Lilas a-t-il gardé, dans un coin de sa mémoire, quelques vers du poète ? Pensifs, concentrés, graves, les saltimbanques de Picasso nous parlent d’un ailleurs, au-delà de l’espace et du temps. Arlequin a la couleur du temps qui passe, sans cesse changeant, insaisissable, ici à un endroit, ailleurs l’instant d’après. Il résiste à l’analyse car il est caméléon, tout comme l’artiste.

La Coiffure, 1906

La Coiffure, 1906

Une formidable leçon de peinture

Tout au long de l’exposition, les références de Picasso à l’histoire de l’art et à la peinture des autres apparaissent. C’est d’abord Évocation (L’enterrement de Casagemas), peint en 1901, qui s’impose comme une transposition de l’Enterrement du comte d’Orgaz, du Greco. Mais le peuple des élus qui dans le ciel, accueille le comte devient un groupe de prostituées et les deux personnages saints (la Vierge et le Christ ?) chevauchant les cieux se muent en un homme et une femme enlacés sur la croupe d’un cheval tandis que le bleu remplace les tons acides troués d’or et de rouge du peintre crétois. Picasso ne procédera pas autrement lorsqu’il s’emparera plus tard, dans d’innombrables variations, des Ménines de Velázquez. La Coiffure (1906) peut apparaître comme une citation de Femme à sa toilette de Puvis de Chavannes. Quant à la Femme se coiffant (1906), elle fait remonter à la surface la figure sculptée d’Oviri de Gauguin. En cela réside aussi le génie de Picasso. Il n’a cessé de se nourrir des œuvres des autres, qu’il ait puisé ses sources dans la mémoire du passé ou dans le témoignage du présent. Il s’en est nourri, gorgé, repu pour se constituer un langage propre, autonome qui est la marque du génie. L’exposition Picasso bleu et rose contient dans les prémices de l’œuvre global une part du tout de celui qui ne cessera d’inventer avec des fortunes diverses pendant plus de soixante-dix ans. Le cubisme peut maintenant ouvrir le bal…

Picasso bleu et rose - coproduction Musée d’Orsay et Musée Picasso

Musée d’Orsay. 18 septembre 2018 –6 janvier 2019. Tlj sauf mardi, 9h30-18h, jeudi jusqu’à 21h45.

1, rue de la Légion d’honneur – Paris 75007

Tél. 01 40 49 48 14. Site : www.musee-orsay.fr

Fondation Beyeler (Bâle). 3 février – 26 mai 2019. Tlj 10h-18h, mercredi jusqu’à 20h00.

Baselstrasse 101 – CH 4125 Riehen/Basel

Tél. +41 61 645 97 00. Site : www.fondationbeyeler.ch

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