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Arts-chipels.fr

Aglaé. Pute et insoumise.

Aglaé. Pute et insoumise.

Soixante ans de prostitution dans la vie d’une femme qui raconte sans fard cette vie qu’elle a choisie, qu’elle a voulue. Une verdeur de langage et une liberté de parole servies par une admirable actrice.

Lorsque le spectateur pénètre dans la salle, il n’y a pas de scène. Des néons à la lumière blafarde verticalement tombent du plafond. Dans un coin, un bar où trônent quantité de bouteilles d’alcool. De chaque côté de la pièce, deux estrades qui semblent attendre des danseuses de boîte de nuit. Des tabourets sont répartis dans la salle, vidée de ses gradins. Les spectateurs éparpillés sur tout l’espace scénique y prendront place. Nous voilà prévenus : entre la scène et la salle, pas de séparation, pas d’échappatoire pour le spectateur qui va vivre en live le récit d’Aglaé.

Elle entre en scène, septuagénaire aux rides marquées, au corps fripé. L’âge a imprimé sur son visage les marques du temps qui passe. Mais elle porte encore beau. Elle est en petite tenue, combinaison noire affriolante bordée de dentelle. Son visage est mangé par de grosses lunettes noires serties de strass, cocassement décorées d’un palmier et d’un flamant rose de bonne taille, sa voix celle d’une femme qui a vécu, rauque, rude, virile, son parler grasseyant, parigot. Il faut dire qu’elle a vécu à Sarcelles dans une HLM flambant neuve avec sa famille, même si elle tapine à Marseille, avec vue sur la mer…

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Putain un jour, putain toujours

Elle raconte. Sa vocation affirmée depuis l’enfance sans que la détresse matérielle ou morale y soit pour quelque chose. Son choix de la prostitution. Ses tâtonnements avant de savoir comment se définir, quel rôle jouer dans ce marché où les demandes sont aussi diverses que les clients. Sado-maso, normale, violente, en maîtresse ou en victime consentante, en tapinant dans le Bois ou le long de l’avenue Foch, en recrutant par petites annonces ou, au fil du temps, en se constituant un carnet d’adresses de clients réguliers. Elle plaisante sur son âge qui n’est pas une entrave à son métier, se dresse du col parce qu’elle continue à attirer les hommes, à les séduire. Elle va et vient avec son franc parler de titi, sa volonté d’appeler un chat un chat, sa revendication d’avoir la liberté de parler et d’agir comme elle l’entend. Elle est au milieu de nous, nous interpelle, nous prend à partie, évoque ses clients, sa fréquentation d’une clientèle huppée qui l’affiche en public, leurs mœurs sexuelles particulières.

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Cachez ce sein que je ne saurais voir

Elle nous renvoie à nous-mêmes, à l’hypocrisie d’une société qui se voile les yeux avec pudibonderie. Elle n’a jamais avoué à sa famille ce qu’elle faisait, à son père qui l’aurait peut-être tuée, à sa mère qu’elle ne veut pas heurter. Secrétaire de direction : c’est cela qu’elle a dit quand elle a quitté son emploi de caissière pour vendre ses charmes. Mais son fils – né d’un mariage et d’une courte période de vie « normale » – a tout vu. L’enfant épiant sa mère par les fentes de la porte de la chambre quand elle recevait un client est devenu gendarme. Un représentant de l’autorité ! C’est dire si les rapports mère-fils sont tendus… mieux vaut un chien qu’un gosse ! Mais une photo de lui en uniforme lui sert de sauf-conduit pour les ennuis qu’elle pourrait connaître eu égard aux clients.

Une prostituée, des prostituées

Elle revendique sa liberté, y revient sans cesse, affirme sa volonté de faire reconnaître sa profession comme un métier à part entière, son utilité sociale. Elle a eu de la chance. Elle avait été « prise en main » par un voyou qui lui prenait tout. On ne se rebelle pas contre des gens comme ça, on obéit et on la ferme ! Elle n’a dû son indépendance qu’à son rachat par un client riche, qu’elle a aimé. Mais elle évoque les autres, filles et femmes, livrées pieds et poings liés à des prédateurs dont elles ne peuvent se défaire. Elle apostrophe le gouvernement qui ne fait rien ou dont les mesures affirment le mépris dans lequel on tient les femmes comme elle. Par une fenêtre démasquée sur l’avenue des Champs-Élysées, elle interpelle ceux qui nous gouvernent.

(c) Giovanni Cittadini Cesi

(c) Giovanni Cittadini Cesi

Un témoignage presque brut

D’une conversation enregistrée, Jean-Michel Rabeux a retranscrit le monologue. Il l’agence, l’organise, élague ce qui doit l’être mais il ne manipule pas la parole, ne fait pas dire à Aglaé ce qu’elle ne dit pas. C’est du brut de décoffrage, avec ses contradictions, sa franchise parfois gênante mais sympathique, et les zones d’ombre qui demeurent dans ce qu’elle ne dit pas, le point de vue qu’on peut porter sur ce comportement et sur ses conséquences. Il n’y a pas de trame dramatique, pas de progression vers on ne sait quoi, cela ressemble à une anti-pièce et pourtant ça fonctionne. La langue est crue sans être vulgaire, l’expression sans fioritures ni circonvolutions. La véracité des propos d’Aglaé sonne comme une évidence, même si on imagine que, parfois, elle enjolive la réalité, la forme à l’image qu’elle veut donner d’elle. On est séduit par cette drôle de bonne femme qui affirme avec tant d’aplomb sa différence.

Un magnifique travail d’actrice

La comédienne s’engage à fond dans le personnage, nous fait comprendre qu’elle parle une langue vraie. Elle est « nature », cette femme un brin populacière qui chemine au milieu de nous, s’installe à nos côtés, nous considère comme les témoins privilégiés de l’autobiographie qu’elle est en train de se raconter, et Claude Degliame la fait vivre avec un art consommé. Pas de gestuelle excessive ni d’outrance. Une femme se raconte, elle n’a rien à prouver. Le poids des mots résonne dans l’espace que nous partageons, l’investissement de la comédienne débouche sur une réalité tangible. On perçoit toutes les contradictions, tous les problèmes non exprimés mais aussi la sincérité et la force de cette parole livrée en vrac qui aborde toutes les choses de la vie, sans honte ni pudeur.

La grande force du spectacle est de ne pas défendre une thèse, de ne pas sombrer dans les images convenues un brin salaces ou larmoyantes. Un beau témoignage passé au filtre du théâtre, qui appelle à la tolérance et à l’écoute et qu’on devait entendre plus souvent.

Aglaé. Texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

Avec : Claude Degliame

Scénographie : Jean-Michel Rabeux, Jean-Claude Fonkenel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 5 au 30 décembre 2018, à 20h30, dimanches à 18h30, sf lundis, 9 et 25 décembre.

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

En tournée

14-24 mai 2019 : CDN de Besançon (25)

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