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Arts-chipels.fr

Sombre rivière. Un hymne à la vie et à la tendresse pour conjurer la barbarie, mais cassssssé, bigarré, énergique.

Sombre rivière. Un hymne à la vie et à la tendresse pour conjurer la barbarie, mais cassssssé, bigarré, énergique.

Souviens-toi de ce jour de novembre 2015 où une bande d’illuminés surgit en plein concert du Bataclan pour y faire un carnage. C’est ce que fait Lazare avec cette Sombre rivière, ce Styx amer qu’il conjure par la musique, le chant, la danse et le rire de soi.

Un comédien apparaît sur scène, en chaussettes et caleçon, harnaché de boîtiers de toute sorte, sanglé dans une multitude de câbles. Il est le Poète, le narrateur, le maître à jouer qui va mener le bal deux heures durant. Il travaille, nous dit-il, « sur l’amnésie que la France entretient avec une part de son histoire et n’a de cesse de vouloir enterrer dans les égouts. » Il va nous entraîner au fil de sa rêverie à travers les échos de deux conversations téléphoniques faisant suite au massacre du Bataclan – avec sa mère, algérienne, et l’écrivain et metteur en scène Claude Régy – et des réflexions sur les errements de la société d’aujourd’hui et la difficulté d’être soi-même dans ce monde mondialisé qui tire à hue et à dia. Il s’adresse directement au public en même temps qu’il interpelle ses personnages qui sont aussi les membres de sa famille de pensée, son groupe de complices de la compagnie Vita Nova.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Sous le signe de la mixité

Ils sont de toutes les couleurs et de tous les registres, ces comédiens-chanteurs-danseurs qui nous entraînent dans un mélange de théâtre et de music-hall qui convie aussi bien le blues que le jazz, le rock que le rap, où résonnent les échos revisités d’Eddy Mitchell et de Johnny. Ils disent notre culture d’aujourd’hui, notre identité mixte, hybride, postmoderne, empruntant à toutes les traditions pour se recréer, symbiose, syncrétisme qui sont l’une des clés de la société contemporaine, son talon d’Achille aussi. Ils sont aussi une conscience qui erre dans cette géographie éclatée, qui peine à constituer un tout harmonieux en conciliant ces mélanges mais qui se revendique comme telle, comme moyen aussi d’affirmer que la communauté des hommes se définit dans une diversité revendiquée et non dans une table rase qui exclut, hiérarchise, tue.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Un théâtre dans les murs mais hors cadre

Le théâtre aussi explose sa réalité. Il ne se contente pas de dynamiter le quatrième mur – un meurtre sans victimes, en l’occurrence – il convie tout ce que notre époque offre en matière de communication. Le cinéma s’invite en projetant en gros plan, au-dessus de la scène, des détails qui viennent comme un commentaire de l’action, il nous introduit aussi dans l’intimité de cette femme algérienne souriante et lumineuse qui ne dit mot ou si peu de choses mais dont l’être-là est à soi seul un commentaire. Et le music-hall est omniprésent dans l’enchaînement de numéros auquel se livrent les acteurs à un rythme effréné, qui mêle l’horreur absolue d’un enfant qui regarde mourir sa mère à une interrogation permanente sur les raisons qui nous ont amenés là et à un certain sens de la fête, envers et contre tout.

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

De bribes en éclats

Comme un cake débité au hachoir, troué d’éclairs, de flash-back, d’images qui fusent et se désagrègent, le spectacle appuie là où ça fait mal, mais dans un éclat de rire. Il faut accepter de se laisser porter par ce fleuve tumultueux et poétique qui procède par accrétions successives, sans souci des règles qui dirigent habituellement le théâtre. Pas d’histoire construite comme un crescendo trouvant son acmé à la fin mais des successions de visions qui se heurtent et se succèdent dans un déroulé qui tient du rite barbare où s’invite une mort carnavalesque mais néanmoins omniprésente. Déstabilisante vision d’un théâtre qui est passé dans le XXIe siècle, a jeté aux orties les lois habituelles du genre, et qui se trouve une identité nouvelle, hybride comme notre village planétaire. Il ne dit plus l’unité mais la diversité, plus l’univoque mais l’équivoque, plus la durée mais la succession de moments. Au spectateur de se couler dans ce moule qui ressemble si furieusement à notre monde où zapping et choc des images forment une escorte obligée, où la langue parlée crée avec la métaphore poétique et le dialogue un langage mixte et bigarré. Parfois avec de petites longueurs, dues sans doute aussi en partie à la perturbation qu’induit cette vision du théâtre.

Sombre rivière. Un hymne à la vie et à la tendresse pour conjurer la barbarie, mais cassssssé, bigarré, énergique.

Ensemble, pour rebondir

Ce chant à voix multiples, éclatées, kaléidoscopées, est porté avec énergie et dynamisme par les membres de la compagnie Vita Nova. On les sent complices, partie prenante et agissante, force de proposition. Car ils ne sont pas seulement comédiens, danseurs ou chanteurs, mais aussi musiciens. Batterie et contrebasse accompagnent la pièce, mais pas seulement. Le violoncelle ou la flûte sont de la partie tout comme le chant qui traverse de part en part cet autre chant qu’est le texte. Une petite musique des âmes écartelées entre les mondes qui se déplie et se déploie pour notre plus grand bonheur dans toutes les formes d’expression. Dans cet univers, la ronde sans fin des turpitudes, des désespoirs sans fond, des solitudes accumulées, des exclusions en tout genre débouche sur un vibrant appel à travailler sur les failles et à ouvrir les portes, à voir les « innombrables étoiles qui émettent des signes pour créer des passerelles ». Ce n’est pas seulement beau, c’est aussi réconfortant.

Sombre rivière.

Texte et mise en scène : Lazare

Avec : Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Marion Faure, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Musset, Veronika Sobeljevski, Julien Villa

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 28 novembre au 30 décembre 2018, à 21h00

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

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