Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Les Hérétiques. Comment passer au large des pièges et dérives de la démocratie et des extrémismes

Les Hérétiques. Comment passer au large des pièges et dérives de la démocratie et des extrémismes

Avec les Hérétiques, Mariette Navarro et François Rancillac érigent avec les moyens du théâtre, face à la montée croissante des extrémismes de tous bords et à la radicalisation des positions dans le climat délétère d’intolérance et d’exclusion de notre époque, un acte de résistance qui plaide pour le libre choix de chacun et érige le doute comme manière salutaire d’appréhender le monde.

La nécessité affirmée d’un retour à la démocratie, la mise en danger des valeurs de la laïcité, autre facette de l’égalité en droit inscrite dans la Constitution sont aujourd’hui sur toutes les lèvres, avec des discours sur les moyens à mettre en œuvre pour le moins différents. Les Hérétiques, à leur manière, participent à ce débat. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le spectacle ne se confond pas avec un théâtre à thèse dévidant des slogans politiquement corrects auxquels souscrivent une poignée d’aficionados déjà convaincus. À travers les artifices qui fondent le théâtre, il se fait le reflet dynamique des contradictions qui ballottent aujourd’hui la société et ouvre la porte à une réflexion qui ne tranche pas. Parcours philosophique autant que spectaculaire, les Hérétiques laissent le spectateur, qui est passé en alternance du rire à l’effroi au cours des presque deux heures du spectacle, pensif devant le miroir que celui-ci lui a tendu.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Noire est la couleur du jour

Une femme erre dans le noir. Elle a perdu la lumière qui la guidait, elle s’avance à tâtons dans un univers où les points de repères ont disparu, dans un monde rétréci, étriqué, où elle étouffe. « Ça ressemble au temps des loups, dit-elle. Aux longs hivers sans réverbères. […] Quand je sors rien n’a changé, et pourtant on dirait que les trottoirs ont perdu leur largeur. […] Les mots, les uns après les autres, se mettent à ne plus rien vouloir dire. […] Voilà qu’un mot que je croyais comprendre est pris et retourné, vidé de sa substance, et ne sert plus à rien. Voilà qu’un mot que je prenais pour m’aider devient une bombe retournée contre moi. C’est sombre jusque dans ma bouche. Ce n’est pas le corps qui défaille. C’est cette ombre tenace, qui noircit jusqu’au vocabulaire. »

Alors elle cherche. D’autres qui seraient comme elle et qui auraient envie de faire quelque chose. Quoi, elle ne sait pas, mais elle sait qu’elle doit bouger, avancer pour ne pas se laisser avaler par la grisaille qui noie les couleurs et étouffe la perception. Elle a entendu une femme énoncer des choses qui lui paraissaient proches, alors elle la cherche. Pour échanger, avancer ensemble.

Dans un temps imprécis et à travers le temps

À quelle époque nous situons-nous ? Il est difficile de le dire. Sans doute un peu plus tard dans le temps, quand ce que nous voyons en germe aujourd’hui est devenu réalité. Une réalité qui se nourrit d’exclusions en tout genre. Une société qui s’est dressée sur ses ergots pour en découdre et qui traque, sans relâche, tous les comportements qu’elle perçoit comme déviants. Elle ressent un malaise, la dame, elle voudrait faire quelque chose. Elle se rend donc au rendez-vous mystérieux, que lui a fixé cette femme, au milieu de nulle part, dans un endroit désaffecté, oublié du monde, hanté par des fantômes. Ils sont de toujours et d’aujourd’hui aussi, femmes lapidées encore en 2015 en Afghanistan, sorcières brulées au Moyen Âge et après pour avoir osé toucher au savoir, pour avoir dérogé aux règles, ou par la seule crainte qu’inspirait leur relation au monde, mais aussi saintes livrées aux lions ou Femen vindicatives exhibant leur poitrine quand la société leur demande de cacher ce sein que l’on ne saurait voir. Le no man’s land où elle a échoué est une école en ruine. De vieux bancs vermoulus et noircis par le temps disent le naufrage de l’éducation, le retour à une barbarie qui ne s’encombre plus du symbole de l’égalité par le savoir.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La sainte et la sorcière

Dans ce décor de fin du monde errent trois sorcières, telles les sorcières de Macbeth prédisant les pires catastrophes. Elles ont été brûlées, chassées, jugées, et retournent à la société la violence qui leur a été faite. Elles disent la souffrance qui fut la leur, avec hargne et humour. Elles disent leur révolte, leur volonté de dynamiter ce qui fonde cet ersatz d’humanité. Elles ont la langue acérée, le mot juste, le comportement acerbe et destructeur. « Il n’y a jamais eu de bus pour nous ramener à la vie normale. Pas de navette gratuite à la sortie des tribunaux d’inquisition. » On a voulu faire d’elles des sorcières, sorcières elles seront, étalant au grand jour ce que la respectabilité enfouit dans le non-dit, l’inexprimé, révélant la part d’ombre qui réside en chacun de nous. Lorsqu’elles se défont des gabardines longues qui les habillent, elles font apparaître jarretières et dessous de filles de joie. Elles sont la putain, la part noire, interdite de la femme et répondent aux attaques par les attaques. Mais un autre fantôme erre en ces lieux, une femme au voile clair, madone ou femme voilée, qui voudrait répandre la lumière. Éprise d’absolu, celle-ci a trouvé refuge dans un groupe qui la porte et lui distille, dans son halo protecteur, le message qu’elle veut entendre. C’est la sainte, l’illuminée, mais aussi celle qu’on manipule, la victime désignée et consentante d’un holocauste qu’on a préparé pour elle. Martyre, elle l’est triplement : elle est celle qu’on donne en pâture aux lions pour promouvoir une idée, le fétu qu’on manipule pour les besoins de la cause ; elle est la femme qui s’abuse elle-même, la victime sacrificatoire qui s’offre aux pierres qui la lapident, mais aussi la femme voilée à qui l’on jette au visage son voile, qu’on stigmatise d’accepter la règle du jeu, qu’on pourchasse même au nom de la liberté… Sa lumière est factice, illusion d’optique, effet des sens déconnecté de la réalité.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Éclairer le noir

À cette Femme, nous-mêmes, venue chercher elle ne sait quoi mais quelque chose, projetée dans le monde des extrêmes, empêchée de parler ou presque tout au long du spectacle avant qu’elle ne trouve le chemin de ses propres mots correspond l’univers de cette nuit en plein jour où nous nous trouvons plongés. Dans la pénombre évoluent les sorcières outrageusement fardées, chaussées de Doc Martens. La lumière, parcimonieuse, s’attarde sur cette vision de fin du monde où le savoir a sombré. La représentation de l’enfer avec tonnerre, éclairs, fumigènes et feux d’artifice renvoie au plaisir pur du théâtre et du jeu. On ne les voit pas toujours, ces sorcières, mais on entend la symphonie des timbres qui résonne en nous. Voix de rogomme aux accents durs, timbre venu de plus bas, plus intérieur, plus voilé, un peu cassé qui rappelle la voix de Maria Casarès, voix plus jeune et moins marquée : le chœur des sorcières est une partition qui nous restitue la vie même, avec son lot de souffrances qui ont imprimé leurs marques dans les voix comme elles ont marqué les corps couverts de cicatrices des sorcières. L’apparition de la Martyre, sans maquillage, drapée de bleu gris et de blanc crée une trouée de lumière dans l’obscurité. Dans le combat qu’elles mènent entre elles, apparitions-disparitions liées à la lumière, courses-poursuites racontées en pointillés à travers ce jeu, procès semi-carnavalesque où une vieille table d’écolier, avec son banc lié, se métamorphose en bureau du tribunal où les sorcières jugent la Femme réveillent notre âme d’enfant. Ombre et lumière forment un ballet qui raconte à sa manière la longue errance qui mène la Femme à la conscience d’elle-même, à sa propre prise en charge non médiatisée par le discours des autres. Si elle subit le jeu très physique, impérieux des trois sorcières qui tournent, virent, encerclent, occupent l’espace, tout comme le prosélytisme de la sainte ou prétendue telle qui cherche à l’entraîner dans une douceur factice, elle prend position. L’hérésie ? C’est « l’art de prendre son propre chemin. C’est ça, le sens, à l’origine », rappelle-t-elle. La définition grecque, déviée par les censeurs en tout genre pour justifier les exclusions.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

À contre-courant

Voici le spectateur comme cette Femme, pris à son propre piège, mis au pied du mur devant son propre dilemme. D’un côté la révolte contre la situation inacceptable faite aux femmes et la colère légitime qu’elle peut engendrer, la volonté de redresser les choses, de l’autre notre vision de la démocratie faite de liberté individuelle et d’acceptation de la différence. Dans ce contexte, où se situe la frontière entre le tolérable et l’intolérable, où sont les limites ? Peuvent-elles aller jusqu’au respect des signes d’oppression lorsqu’on les reconnaît autour de soi ? Quels sont les moyens dont nous disposons pour retrouver la lumière ? Le spectacle ne le dit pas. Il nous faut accepter d’être le cul entre deux chaises, en équilibre instable avec des certitudes mouvantes, dans un inconfort complet. Au-delà de la querelle sur le fanatisme religieux d’où qu’il vienne, ou du nécessaire combat pour défendre ses convictions se pose le problème des limites. La nécessité d’un questionnement permanent, la prise en compte des différentes facettes doit déboucher sur un doute salutaire. C’est en lui que réside notre capacité d’hérésie, notre faculté de juger par nous-mêmes.

En ouverture du spectacle, des lycéens rappellent à plusieurs voix le discours de Jaurès plaidant pour la laïcité. Il n’est autre qu’un plaidoyer pour la liberté de penser et de croire dont l’école doit se faire le héraut. Dont acte dans ce théâtre où la vie reste intimement mêlée à l’illusion et où l’illusion a valeur de vie, qui prend à rebrousse-poil poncifs et idées reçues.

Les Hérétiques de Mariette Navarro (éd. Quartett)

Mise en scène : François Rancillac

Avec : Andrea El Azan (une Martyre), Christine Guênon, Yvette Petit, Lymia Vitte (les Sorcières), Stéphanie Schwarzbrod (une Femme)

Scénographie : Raymond Sarti

Travail chorégraphique : Marion Lévy

Illusion et magie : Benoît Dattez

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Du 14 novembre au 9 décembre 2018, du mardi au samedi 20h, dimanche à 16h.

Tél : 01 43 74 72 74. Site : www.theatredelaquarium.com

En tournée

Du 5 au 8 février 2018 : Théâtre Dijon Bourgogne

Du 26 au 28 février 2018 : Comédie de Béthune

26 mars 2019 : Théâtre Jean-Lurçat, Aubusson

6 avril 2019 : Ferme de Bel Ebat, Guyancourt

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article