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Arts-chipels.fr

L’Avant-dernier des hommes. La vie imprévisible et intense des mots

L’Avant-dernier des hommes. La vie imprévisible et intense des mots

Cette symphonie pour un homme seul conjugue imaginaire, sensibilité et poésie avec une métalangue très rabelaisienne dans son esprit, mais d’où la grivoiserie truculente et l’utopie sociale seraient absentes.

Une petite table sur la scène. Vide. Il entre, sorte de clochard céleste transportant sa maison sur son dos, le visage ouvert, naïf, perméable. Lorsqu’il vide, au sens propre, mais les détours de la langue sont impénétrables, son sac, ce ne sont pas seulement ces débris arrachés à la « civilisation » – morceaux de tuyaux, fragments de miroir, fils de fer tordus, bouts de cartons et de papier, bric-à-brac des rebuts de l’humanité – qu’il étale devant nos yeux, mais une langue qui se déverse sans temps mort et nous entraîne très loin, hors de la raison raisonnable, dans un univers où il nous faut cheminer sans point d’appui, portés par le fil des phrases, saisissant au passage l’éternité dans l’éphémère de ce soliloque ininterrompu.

Une incursion aventureuse au pays de la langue

Et il en a des choses à nous dire, cet avant-dernier des hommes qui rencontrera, à la fin, le dernier des hommes – mais qui est le dernier de qui ? Il ne nous parle pas de lui, il n’a pas d’histoire. On ne sait pourquoi il est là, comment il s’est trouvé là. Mais il parle aux objets, aux herbes folles, aux déchets, leur invente une histoire, inclut les hommes dans cette histoire pour revenir, encore et toujours à ce dont l’accumulation d’objets hétéroclites est la métaphore : le langage, avec ses bribes assemblées à la va-comme-je-te-pousse, ses mots qui dérapent, ses assonances, ses associations d’idées, ses jeux surréalistes qui enchaînent des épisodes sans lien apparent, une image en entraînant une autre, une expression amenant sa propre déformation, son propre détournement. « L’homme va de l’avant pour voir plus loin, mais marche arrière sans voir qui vient : quand il se baisse, c’est dans son pantalon probablement – en se relevant, c’est au contraire exactement. », dit l’auteur, qui affectionne les glissements de sens, comme de personnalités : « Je suis un homme qui entre en deux êtres à la fois, avec double jambe dans ses pantalons présents ; je ne suis pas Jean qui est entré dans l’homme qui n’a pas parlé mais c’est mon animal-arrière qui en est descendu. » Valère Novarina tord les mots, les travestit en en modifiant les syllabes, les projette les uns sur les autres quand il n’invente pas de bout en bout une langue dont on perçoit un sens confus sans en reconnaître la lettre. Au spectateur de se laisser glisser dans cet univers inconnu où les repères ont disparu, de se remplir de cette musique de la langue, enchanteresse.

Un formidable acteur

Ce n’est pas un hasard si l’auteur a rédigé un mémoire sur Antonin Artaud qui prône une exploration du théâtre en dehors des limites, dans une dimension paroxystique. « L’acteur, dit-il, trace devant nous la figure humaine jamais vue : si profonde qu’elle est sans épaisseur. » Novarina, dans l’Avant-dernier des hommes, définit l’acteur comme « fuyant autrui : il dit qu’il désire voir la langue. Sur un talus, au milieu des objets, il la multiplie pour la faire apparaître – assister à sa passion. La langue n’est plus pour lui quelque chose qui relie, puisqu’il est seul mais quelque chose qui est devant lui comme un théâtre de force, comme un champ magnétique. C’est une antimatière lumineuse qui n’a plus rien d’humain. Une tension de l’espace qui le maintient dans cet instant apparaissant devant nous. »

Il faut un merveilleux métier pour s’introduire dans cet univers et le faire sien, pour s’approprier cette langue réinventée et la proférer comme si elle était naturelle, pour en faire un champ lexical inculqué depuis l’enfance, point de passage obligé pour exprimer la vie. Claude Merlin y évolue comme un poisson dans l’eau, jouant cette réinvention qui plonge dans l’imaginaire, porté par la langue comme si elle parlait pour lui. Et sans doute, elle lui parle, tant la sensibilité affleure en permanence dans la manière dont le comédien s’y introduit, tant il engage sa vie même dans cette aventure de l’écriture.

Le même lieu, vingt ans après

Il faut dire que Claude Merlin habite ce rôle pour la seconde fois, et dans le même lieu. « Un spectacle, dit-il, est un organisme vivant. Le sol où il a pris naissance, c'est le terreau primitif. D'y avoir séjourné dans les commencements, en avoir inhalé l'atmosphère si particulière, s'y être confié jusqu'à en être imprégné, et comme irradié (car entre ces murs marqués de traces, chargés de dépôts, s'activent en confidence des forces latentes et se perçoit une forme de rayonnement), l'Avant-dernier des hommes a cherché son allure et, glissant sur son erre, s'est ouvert à toutes les métamorphoses possibles, ultérieures. Le Lavoir n'est pas un espace neutre, une boîte noire; entre veille et rêve il médite, murmure d'anciennes histoires, chantonne des secrets et invite à la conversation ceux qu'il accueille. » Les vingt ans écoulés mêlent au plaisir des retrouvailles celui de la réinvention. Et offrent au spectateur un moment précieux qu’on sauvegarde comme un bonheur rare.

L’Avant-dernier des hommes de Valère Novarina, extrait de la Chair de l’homme (P.O.L. 1997)

Création lumière et scénographie : Yves Collet

Avec : Claude Merlin

Du 24 novembre au 1er décembre 2018 à 20h30

Au Lavoir moderne parisien, 35 rue Léon – 75018 Paris

Tél. 01 46 06 08 05. Site : www.lavoirmoderneparisien.com

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