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Arts-chipels.fr

J’ai rencontré Dieu sur Facebook. L’extrémisme religieux en habit de velours et poudre aux yeux

J’ai rencontré Dieu sur Facebook. L’extrémisme religieux en habit de velours et poudre aux yeux

Ahmed Madani propose ici une vision forte de la manipulation par l’extrémisme religieux via les réseaux sociaux d’une jeunesse avide d’idéal et de mieux-être en même temps que l’affirmation du droit à la liberté des femmes.

Elles se sont éloignées peu à peu. Elles : la mère, d’origine algérienne, mariée puis séparée d’un Français de souche ; la fille, une ado en mal d’être qui gère comme elle peut la mort, à la suite d’un accident de cheval, de sa meilleure amie et la séparation de ses parents. La mère, Salima, est prof’ de français ; la fille, Nina, mène la vie normale d’une ado éduquée, entre cours de violon et travail scolaire assidu à la maison. Bien sûr, elle a le petit côté provoc’ de son âge, porte un T-shirt où s’inscrit en grosses lettres « PHOQUE YOU » et rêve de se sentir utile à quelque chose.

Dans les méandres tortueux d’un extrémisme qui avance masqué

Le fossé se creuse peu à peu entre cette mère séparée qui du coup gère de front sa vie professionnelle et familiale, et sa fille qui se sent délaissée par cette mère toujours débordée. Aussi, lorsque Nina, un jour, découvre sur internet une scène de massacre d’enfants en Syrie, elle éprouve le besoin de partager avec d’autres son indignation. Elle a mis le doigt dans un engrenage qui va l’entraîner peu à peu dans une dérive extrémiste religieuse qui ne dit pas son nom. Elle entre en contact avec Amar, barbu sur fond de drapeau de combattant islamiste, qui prêche le retour à un islam rigoureux où les femmes, soumises à leur mari, ne travaillent pas, n’étudient pas et se dévouent aux autres. Il la magnifie, vante son allure de gazelle du désert, exalte son dévouement et son besoin d’absolu, fait appel à sa spiritualité en l’entraînant vers un islam qu’il prétend revenu à sa pureté originelle, lui dépeint un avenir de palais des mille et une nuits lorsqu’elle le rejoindra en Orient. Se dessinent cependant les ceintures d’explosifs des suicidés au nom d’Allah. Devenue Belphégor, fantôme de noir vêtu, Nina se prépare à partir en Syrie via la Turquie.

J’ai rencontré Dieu sur Facebook. L’extrémisme religieux en habit de velours et poudre aux yeux

Identité singulière, identités multiples

Salima, la mère, est partie en Algérie pour enterrer sa mère. Elle en revient silencieuse, secouée. Pour cette femme qui a cherché à échapper à la condition passive et dépendante de sa mère, cet enterrement était un combat de plus. Pour permettre à sa mère de reposer loin de son mari, avec sa propre famille, pour avoir le droit de participer, en tant que femme, à l’enterrement. Pour le gagner elle a creusé de ses mains la tombe maternelle. La nuit, elle cauchemarde. Lui reviennent en mémoire les raisons de sa rupture avec son pays natal, qui continuent cependant de la hanter comme un souvenir à la fois doux et amer. Mais femme à part entière elle a choisi d’être dans un pays où elle le peut. Si elle conserve inconsciemment une certaine culpabilité, le sentiment d’avoir trahi, peut-être, elle a choisi une autre vie, où marcher la tête haute et nue est possible.

Nina, elle, est perdue. Comment se situer quand on s’appelle Breton avec une mère algérienne ? Quand elle s’engouffre dans l’islam, au moins elle peut se définir, on pense pour elle, on la met à une place d’où elle n’aura pas à bouger. Elle a au moins une certitude sur elle-même, elle sait – ou croit savoir – où elle va…

J’ai rencontré Dieu sur Facebook. L’extrémisme religieux en habit de velours et poudre aux yeux

 

Le grand théâtre de la vie…

Ahmed Madani reprend dans ce spectacle un thème qui lui est cher : les femmes, leur pouvoir de résistance et leur capacité à changer leur vie. Dans F(l)ammes, issues des quartiers « défavorisés », elles racontaient leur propre histoire en s’exposant sur la scène. Ici le filtre du théâtre et du jeu fonctionnent à plein. Le récit – car il s’agit bien d’un récit qui s’adresse directement au public, le prend à partie – met en scène deux personnages qui racontent une histoire. Elles n’ont pas à être le personnage mais à lui donner une couleur qui le fasse comprendre. La jeune Louise Legendre est parfaite dans son rôle d’ado butée mais naïve. Elle parvient en particulier à faire passer toute l’échelle des sentiments de la jeune fille, assise à une table, sa seule tête éclairée par l’écran de l’ordinateur avec lequel elle dialogue : indignation, étonnement, ravissement, enthousiasme tout en mimiques expressives sur son visage bleui par l’écran. Quant au personnage d’Amar, le grand méchant loup de l’histoire, est-il vraiment celui qu’on croit ? Par un retournement de l’histoire, il revient, à la fin, au théâtre. Ombres projetées et fantômes s’invitent aussi au banquet de cette comédie humaine qui s’est jouée de part et d’autre d’un écran. Le théâtre dit sa réalité et la vie est une scène où se travestit la réalité, où se raconte le théâtre.

Peut-être cependant ce brouillage de pistes, ce trop-plein pas toujours exempt de maladresses, cet enchevêtrement d’histoires qui s’insèrent l’une à l’intérieur de l’autre, cette volonté d’échapper à la linéarité induisent-ils une confusion du propos un peu perturbante. Il n’empêche que placer l’histoire de cette adolescente – et, d’une certaine manière, de sa mère – à la dérive sur le terrain du jeu, pratique adolescente par excellence, est se placer sur le terrain de ces jeunes qui se cherchent, dans les formes de représentations les plus diverses sur les réseaux sociaux en particulier, et s’adresser à ces moins jeunes qui s’interrogent sur leur identité, à cheval sur des cultures, à la croisée de traditions antagonistes.

J’ai rencontré Dieu sur Facebook, d’Ahmed Madani.

Mise en scène : Ahmed Madani

Avec : Mounira Barbouch, Louise Legendre, Valentin Madani

Le 21 novembre à 21h : MPPA Saint-Germain  – 6, rue Félibien – 75006 Paris

Le 23 novembre à 14h et 20h, le 24 à 20h : Le Colombier, Magnanville

Du 12 au 15 décembre à 20h, Maison des Arts de Créteil

Le 10 janvier 2019 à 20h30 au Moulin des Muses (Breuillet, programmation hors les murs du Théâtre Brétigny / Dedans, Dehors)

Le 12 janvier à 21h au Théâtre Brétigny / Dedans, Dehors

Les 15 et 16 janvier à 19h30, les 17 et 18 à 20h30 à la Comédie de Picardie (Amiens)

Les 24 et 25 janvier à l’Atelier spectacle (Vernouillet)

Le 1er février au Théâtre de la Nacelle à Aubergenville

Le 21 février à 14h30 et 19h30, le 22 à 20h30.au Sillon (Clermont L’Hérault)

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