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Arts-chipels.fr

Il y aura la jeunesse d’aimer. Sur les rives enchantées d’un hymne à l’amour et à l’humanité

Il y aura la jeunesse d’aimer. Sur les rives enchantées d’un hymne à l’amour et à l’humanité

À la croisée des regards de Louis Aragon et d’Elsa Triolet, cette lecture-spectacle nous offre un merveilleux voyage immobile sur les terres passionnées du couple mythique qui incarna « la beauté du monde ». Un parcours plein de finesse et d’émotion servi par deux comédiens d’exception.

Sur la scène deux pupitres. Deux faisceaux lumineux trouent l’obscurité. Ils se posent sur un homme et une femme. Lui, c’est Louis Aragon, le poète et romancier qui flirta avec Dada et les surréalistes avant de se rallier au Parti communiste. Elle, c’est Elsa Triolet, la belle-sœur de Maïakovski, une jeune juive russe mariée sur un coup de tête en 1919 avec un officier français qu’elle quitte rapidement pour une errance européenne qui la conduit dans les cafés de Montparnasse que hante l’élite surréaliste. Lui, c’est le beau gosse solaire qui séduit toutes les femmes, elle la petite personne décidée, libre et séduisante qui deviendra la première femme à obtenir le prix Goncourt en 1944. Il a le cheveu fou, elle une petite robe classique de velours noir ornée d’une grosse broche. Elle sera la première des deux à dénoncer le stalinisme, en 1957. Lui attendra les années 1960. Mais le spectacle ne les entraîne pas sur les terres du débat politique.

Du Con d’Irène aux Yeux d’Elsa, voyage dans les contrées de l’amour

«  Un jour viendra couleur d’orange. » Une heure et demie durant, Elsa-Ariane Ascaride et Louis-Didier Bezace vont faire revivre au travers d’extraits des œuvres des deux écrivains les vertiges d’un amour traversé en permanence par la littérature. Ce sont d’abord les marches d’approche du jeu amoureux, sans y toucher – un peu de chaleur, un bon moment à passer, le frisson que procure la reconnaissance de son propre désir et du désir de l’autre, j’effleure ta main puis j’éloigne la mienne, je te regarde tout en détournant les yeux, je m’intéresse à toi mais à distance, je ne me fais pas d’illusion sur ce que tu es et sur ce que je veux. Ballet délicieux de la séduction, moues distanciées ou prétendues telles avant que ne surgisse l’amour. « Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire / J’ai vu tous les soleils y venir se mirer. ». L’écriture aussi « pour plaire à un homme ». Et l’urgence du désir  – « une fine sueur perle à l’horizon […] déjà les caravanes du spasme apparaissent dans le lointain des sables » – le cheminement vers l’« origine du monde », l’exploration des reliefs qui dessinent la géographie poétiquement érotique du sexe féminin : le Con d’Irène, publié en 1928 et interdit par la censure.

Puis vient la grande décision, et le pas franchi avec hésitation : vivre ensemble. La perte d’une partie de soi, vécue par Elsa, une liberté qui penche toujours d’un même côté même si Elsa se bat pied à pied pour conserver son indépendance. Surgissent les petites lâchetés du quotidien, les querelles qui s’installent, les rancœurs, les comportements qui divergent pour finalement se retrouver à nouveau unis au pied du grand mur d’où l’on ne revient pas. « Ne ferme pas les yeux. Je suis / de ce côté de tes paupières / Je ne puis entrer dans la nuit / Où vont tes regards sans lumière » écrira Aragon à la mort d’Elsa.

Il y aura la jeunesse d’aimer. Sur les rives enchantées d’un hymne à l’amour et à l’humanité

L’amour et la littérature

Dans ces méandres de l’amour fou, l’histoire est peut-être plus complexe. À la mort d’Elsa, en 1970, Aragon se tourne vers les jeunes garçons. Celui qui écrit : « L’avenir de l’homme est la femme / Elle est la couleur de son âme / Elle est sa rumeur et son bruit. » ne fait-il qu'idéaliser l'amour à travers Elsa ? Il n'en demeure pas moins que les pages qu'il lui dédie figurent parmi les plus belles qu'on ait écrites.

Dans le spectacle, le jeu des extraits de textes, qui mêle poèmes, romans et correspondance de l’un comme de l’autre cultive cette ambiguïté entre vivre et écrire. Où s’arrête la vie ? Où commence la littérature ? Où commence la vie ? Où s’arrête la littérature ? Ils écrivent et s’écrivent, chacun pour soi et l’un pour l’autre. Et aussi pour les autres. Ils magnifient cet amour qui ne peut vivre «  que de pleurs ». Peut-être ce qui est en jeu n’est-il pas Elsa et Louis mais l’idée de l’amour qui transfigure le monde et perdure par-delà la disparition de l’autre puis de soi-même. Cet « air murmuré qui rend les pieds moins lourds », plus magnifique que l’amour même.

Quand l’amour croise le monde

Aimer n’est pas seulement se regarder l’un l’autre et le jeu des extraits nous entraîne sur les chemins de la Résistance et de l’engagement des deux amants. Qu’il s’agisse de Riquet, l’ajusteur-monteur plein de gouaille qui se raille du costume de « capitaliste » d’Aurélien et se demande ce qu’il ferait s’il était rentier – « Il faut de la santé pour être chômeur toute sa vie » – du malheureux Robert Pétain en butte aux tracasseries ubuesques de la police vichyste, ou du docteur Lévy cherchant, avec un groupe de résistants, à échapper aux armées allemandes en s’adressant à elles en yiddish, le spectacle esquisse plutôt qu’il ne trace l’autre face du couple Louis Aragon-Elsa Triolet : leur manière d’être au monde ensemble, en dépit des orages, dans leur manière de regarder le présent et d’imaginer l’avenir.

« Comme à l’homme est propre le rêve / Il sait mourir pour que s’achève /Son rêve à lui par d’autres mains / Son cantique sur d’autres lèvres / Sa course sur d’autres chemins. »

Des comédiens inspirés

Cheminant sur les routes que la mémoire rappelle ou s’aventurant au gré de sentes cachées aux regards, les textes déroulent leur belle mélopée. Ariane Ascaride et Didier Bezace, installés aux pupitres, ne bougent que très peu. À peine une chaise retournée pour signifier la liberté que prend la police de Vichy avec ce couple innocent chez qui elle débarque par erreur et qu’elle transforme suspicieusement en coupables potentiels. Ils ne se touchent pas, ils ne s’étreignent pas, ils se lisent l’un à l’autre, l’un avec l’autre, l’un pour l’autre. Tout au plus quelques mimiques commentent ce que le texte ne dit pas, dénoncent ses faux-semblants, son décalage par rapport à la réalité. Ils sont au micro et racontent, presque pour eux-mêmes, comme s’ils énonçaient l’histoire en la chuchotant à voix basse. Il faut une profonde maîtrise pour faire revivre la magie des textes par le seul artifice – ou presque – de la voix. Ils y parviennent avec aisance, lui usant des tonalités chaudes et enveloppantes qu’il glisse au creux de notre oreille, elle avec une précision extrême des intonations, une voix réverbérée rendue parfois plus métallique. Ils passent d’un personnage à l’autre, des accents populaciers de l’ouvrier ou de la ménagère revêche à la diction aristocratique de Louis et d'Elsa lorsque la poésie reprend ses droits. Que de nuances dans ces voix de l’intérieur ! On écoute, on entend cette langue très belle que l’époque contemporaine nous a désappris, on la savoure comme un plaisir rare, on se promet de repartir à sa rencontre par la lecture. Merveilleux hommage du théâtre à la littérature, cette « éternelle jeunesse d’aimer », à voir et à entendre, mérite qu’on s’y précipite.

Il y aura la jeunesse d’aimer de Louis Aragon et Elsa Triolet

Mise en scène : Didier Bezace

Choix des textes et des musiques : Bernard Vasseur

Montage : Didier Bezace

Avec : Ariane Ascaride et Didier Bezace

Du 31 octobre au 2 décembre 2018, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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