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Arts-chipels.fr

Un amour exemplaire. Quand BD et conte se rencontrent autour d’une histoire d’amour

Un amour exemplaire. Quand BD et conte se rencontrent autour d’une histoire d’amour

Florence Cestac et Daniel Pennac se livrent à un exercice de style virtuose pour cette tendre histoire d’un couple qui fait fi des conventions et mène, quarante-cinq années durant, une vie d’amour et d’eau fraîche hors des sentiers communs.

L’histoire est digne des courriers du cœur et des romans pour midinette. Elle était cousette à petits points. Il était un aristocrate en passe de se marier – les vignobles du Bordelais faisaient alliance avec ceux de l’Alsace. Elle se fait gifler par sa patronne, elle répond aussi sec. Il lui fait une déclaration d’amour, dit adieu à son milieu et à sa fortune pour l’épouser. Durant près d’un demi-siècle, Jean et Germaine vivront d’expédients. Il vendra au fil de leurs besoins des pièces de sa collection de livres. Lorsqu’il décède, elle le suit en se suicidant une semaine plus tard. Il y a de quoi faire pleurer dans les chaumières. Oui, mais…

Un pari audacieux

De cette histoire, que connut Pennac enfant et qui le poursuivit toute sa vie, Florence Cestac avait tiré une bande dessinée. Les souvenirs de Daniel Pennac étaient pleins de trous, de zones inhabitées et la bande dessinée répondait à cette forme brisée, toute en blancs que l’imagination remplit. Revenir au théâtre et, de ce fait, par un effet boomerang, revenir au conte de cet amour – presque – sans tache entraînaient de remplir les intervalles avec une histoire. Tous deux s’y attellent en créant une forme hybride mêlant dessin, conte et théâtre. Il raconte, elle dessine en direct tandis qu’un dispositif projette sur l’écran qui nous fait face ce qui se passe à la table de travail. Trois comédiens complètent cet OVNI théâtral. Ils endosseront au fil du temps les défroques des différents personnages : les amoureux, leurs parents, leur environnement qui glousse et cancane… Jeux de miroir, mise en abîme, le théâtre interroge la BD et le conte qui eux-mêmes interrogent le théâtre.

Un amour exemplaire. Quand BD et conte se rencontrent autour d’une histoire d’amour

Et la tendresse, bordel !

On reconnaît cette patte de Daniel Pennac, si pleine d’humanité, et le plaisir qu’on avait pris à la saga de Benjamin Malaussène et de sa famille évoluant au milieu des silhouettes hautes en couleur du quartier de Belleville, ce même regard amusé et complice porté sur le monde. On retrouve ici la même poésie délicate, un peu décalée, la même tendresse, la même chaleur. Pennac y dépeint son obstination de petit garçon, recourant à mille artifices pour se rapprocher de ce modèle amoureux, traque les embellissements de la mémoire, se penche sur la vie cachée des bananes, évoque les tables tournantes et Victor Hugo, les parties de campagne dames d’un côté et messieurs de l’autre, interpelle le public. Nous sommes dedans, complices, partageant son émerveillement d’enfant devant cet événement si rare : un amour hors norme, qui fait fi des conventions, se nourrit de lui-même, sans souci de fonder une famille, sans besoin de s’inscrire dans le tissu social.

(c) Jess Dupaux

(c) Jess Dupaux

Un monde de petits riens

La vie grouille et palpite dans les menus détails que Daniel Pennac livre de cette histoire dont ne demeurent que la vieille photographie d’une grande asperge et d’une petite dame, pure boule d’énergie. Des images qui remontent à la surface telles bulles aériennes s’élevant dans la douceur du soir. Jean, qui « achète » Germaine à son père contre un vieux canasson, Germaine qui lustre la calvitie de Jean à la peau de chamois, Jean attelé aux bonsaïs tandis que Germaine rate tous ses plats. Et puis, il y a les livres, qui traversent l’histoire de part en part. Ceux des amoureux quand Jean qui fait la lecture pour endormir Germaine. Des livres qu’on vend ou dont on hérite, et qui jalonnent l’histoire du conteur, qui se fait leur lecteur à la fin des vingt-trois années de leur fréquentation mutuelle, comme celle des amoureux. Et puis cette aventure de l’achat d’une Dauphine par les deux amoureux, oh, par pour s’en servir – à peine deux mille kilomètres au compteur – mais pour le principe, pour avoir simplement la possibilité de sortir de l’enfermement volontaire de leur couple. Car, comme le dit Germaine, « l’amour, c’est comme les chiens, faut le sortir, sinon il s’attaque aux pantoufles. ». Alors, amour toujours, oui, mais il y a l’art et la manière, et la proposition qu’en fait le spectacle, avec sa sophistication sans fard et sa profonde tendresse, compte pour beaucoup dans l’émotion qui nous saisit.

Un amour exemplaire d’après la bande dessinée éponyme de Florence Cestac et Daniel Pennac

Mise en scène Clara Bauer

Avec : Florence Cestac, Marie-Elisabeth Cornet, Pako Ioffredo, Laurent Natrella, Daniel Pennac.

Théâtre du Rond-Point (salle Jean Tardieu), 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 16 octobre au 18 novembre 2018, à 18h30

Tél. 01 44 95 98 00. Site :www.theatredurondpoint.fr

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