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Arts-chipels.fr

Moi, les mammouths. Fantaisie onirique pour une femme seule

Moi, les mammouths. Fantaisie onirique pour une femme seule

Si, un jour, quelque part, vous deveniez un rêve de mouette perdu dans les glaces du Grand Nord et que les mammouths surgissaient du passé pour offrir comme une revanche aux décalés en tout genre ? Sur la frange étroite entre veille et sommeil, rêve et réalité, une douce folie à laquelle on se laisse prendre.

Une femme en salopette de teinte indifférenciée se tient debout, immobile, au fond de la scène lorsque nous pénétrons dans la salle. Côté cour, une table qui porte inscrit le mot « sheriff » et sur laquelle repose une lampe d’interrogatoire. Dans un coin, un extincteur. Au sol ce qu’on pourrait prendre pour de vieux chiffons ou des lambeaux de serpillière – la peau du mammouth. Des lamelles de papier, rescapées du passage à la déchiqueteuse encombrent la poubelle, des feuilles froissées jonchent le sol. L’ensemble dégage un sentiment d’abandon. Et justement, dans cette contrée reculée envahie par les glaces, le bureau du sheriff est désaffecté. Il n’y a plus de police, il n’y en a plus besoin. Aussi les enquêtes – quand par hasard exceptionnel elles s’avèrent nécessaires – sont confiées à la très absente Lili Nebraska, assistée de son ami Bobby Potemkine. C’est lui – sous les traits de Maud Peyrache – qui vient nous narrer son histoire et celle de ce pays perdu.

Moi, les mammouths. Fantaisie onirique pour une femme seule

Il était une fois…

« Cette nuit-là, rien ne semblait tout à fait pareil. Le paysage avait perdu toutes ses couleurs. » Voici que dans la pénombre, Potemkine se détache pour aller s’asseoir à la table devenue obsolète des interrogatoires. Il-elle se détache mais son ombre demeure à la même place, comme si le personnage s’était dédoublé, fantôme qui a perdu son ombre, ombre d’ombre dans un pays où règne l’ombre d’un long hiver. Le ton est donné. Nous allons cheminer, tout au long du spectacle dans ce moment crépusculaire où l’on ne distingue plus la réalité du fantasme, en suspension entre des mondes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ce qui motive l’enquête de Bobby Potemkine, c’est la rumeur de l’arrivée des mammouths. Dix mille ans après leur disparition, ça ne peut être que bizarre. Aussi bizarre que leur comportement : ils ne posent pas de questions déplacées sur les minijupes mais écrasent certaines personnes – la directrice de la Maison du Peuple en l’occurrence – dans une masse compacte de glace. Mais n’allez pas croire non plus que la directrice écrasée va s’écraser. Elle s’agite derrière son mur de glace, continue à régenter son petit monde comme une bonne maîtresse d’école. Le ton est à l’humour même si l’on perçoit les fines banderilles que l’auteur pique au fil du récit.

Moi, les mammouths. Fantaisie onirique pour une femme seule

Représenter l’imaginaire

On pourrait penser que donner une forme visible et identifiable à ce qui relève du rêve intérieur que chacun poursuit généralement à la lecture de ces ouvrages cheminant entre deux eaux est une entreprise vouée à l’échec. Il n’en est rien. La lumière et le son viennent remplacer ce qui normalement naîtrait de la lecture, cette capacité de l’esprit à générer des images. Tracés qui se font inscriptions de lumière, éclairages accentuant ce combat avec l’ombre, marquant les traits ou au contraire les estompant jusqu’à les presque faire disparaître, bande-son composée de bruits, de cris d’oiseaux et de musique, insaisissable, représentation d’un univers informulé concourent à accompagner cet univers où règne le faux-semblant, où les références procèdent du détournement. Ce n’est pas par hasard que dans ce trou oublié par la « civilisation » se côtoient Potemkine et les sœurs « Dodeskaden » – le film tourné par Kurosawa qui portraiture des bas-fonds d’où l’espoir est banni mais où le rêve, parfois, transfigure le réel pour faire naître la poésie. Quant à Nebraska, ne fait-il pas référence à ce road movie de deux déshérités qui traversent l’Ouest américain dans l’espoir – déçu – d’une cagnotte ? Nul hasard non plus à introduire la confusion des genres et faire jouer Bobby par une comédienne. Les mammouths, quant à eux, renvoient aux rhinocéros perturbateurs de Ionesco et au théâtre de l’absurde. Ils bousculent l’ordre établi. Sauvages, ils ne souscrivent pas aux règles de la société, s’inscrivent résolument en faux.

Il convient d’ajouter à ce beau spectacle son rythme, d’une lenteur envoûtante. Les gestes se décomposent comme en un ralenti interminable qui fait la pige au temps, le rend caduc, lui donne un petit goût d’éternité. Le texte, énoncé doucement, comme par un observateur impartial éloigné, acquiert une acuité qui s’accompagne de l’effet hypnotique que produit sa musicalité poétique. S’il est a priori issu d’une œuvre publiée à destination des adolescents, il s’adresse tout aussi bien à tous ceux pour qui l’imaginaire, aujourd’hui, est encore une chance de survie. Dans la famille iceberg alignée en rangs d’oignons sur un fond anthracite, où l’on prévoit des boules de neige pour non-voyants, que demander de plus aux mammouths ?

Moi, les mammouths, d’après l’ouvrage éponyme de Manuela Draeger (éd. l’École des loisirs)

Mise en scène : Joris Mathieu

Avec : Maud Peyrache

Conception musicale : Nicolas Thévenet

Espace scénique (avec Joris Mathieu) et Lumière : Nicolas Boudier

Créé en janvier 2018 au Théâtre Nouvelle Génération / CDN de Lyon

Théâtre Paris-Villette

Dans le cadre du Festival Spot

Les 1er et 2 octobre 2018

211, avenue Jean-Jaurès – 75019 Paris

Rés. 01 40 03 72 23 – www.theatre-paris-villette.fr

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