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Arts-chipels.fr

L’Occupation. Dans la jalousie se joue l’enfer de la dépossession

L’Occupation. Dans la jalousie se joue l’enfer de la dépossession

Romane Bohringer s’engage à fond dans le récit à la première personne d’une quarantenaire délaissée qui s’abandonne à une jalousie dévastatrice. Un texte sans concession dans lequel se reflète l’universel.

Elle a dépassé la quarantaine et est revenue de beaucoup de choses. Elle a pris un amant bien plus jeune qu’elle avec qui elle a fait un bout de chemin. N’allez cependant pas croire à un quelconque amour romantique ! Question sexe, c’est quelque chose, mais y a-t-il autre chose de plus ? Des bribes de vie agréable, et bientôt l’ennui qui s’installe. Alors vient la séparation, qu’elle demande. Bonjour-bonsoir, on déjeune, on garde des relations amicales, on se parle. Mais voilà-t-il pas que l’homme, « W. » – William, Walter, Wilfrid ? ou qui ? – lui annonce qu’il se met en ménage avec une autre femme…

Stupeur et tremblements

Le monde bascule. La femme lasse redevient amoureuse, une amante obsessionnelle qui vit dans sa chair la perte de l’Autre. Ce qui était une séparation à l’amiable – « on prend de la distance » comme on dirait aujourd’hui – devient le calvaire d’une trahison qui vous bouffe la poitrine, vous mange le cœur, vous dévore la tête. Annie Ernaux décrit par le menu, de façon presque clinique, la descente aux enfers que provoque cette « trahison ». Elle dégringole un à un les échelons des blocages qui forment le respect de soi pour assouvir, au moins en pensée, les pires vengeances. Toute honte bue, elle s’enquiert de sa rivale, recherche qui elle est, la traque sur internet, envisage pire encore. Elle occupe ses pensées, peuple ses nuits, mange ses jours. Elle l’obsède. Rien ne nous est épargné du cheminement tortueux de cette jalousie empreinte d’un humour amer, d’une ironie que l’auteure s’applique à elle-même autant qu’elle la pratique sur les autres. Tout un parcours de douleur et d’angoisse dont on ne peut tirer quelque chose que de l’extérieur. « La catharsis, dit Annie Ernaux, ne profite qu’à ceux qui sont indemnes de souffrance. »

L’Occupation. Dans la jalousie se joue l’enfer de la dépossession

Un espace du dedans transposé

Pour recréer l’espace intérieur dans lequel se débat le personnage, Pierre Pradinas choisit de le mettre en situation, de lui inventer un environnement. Rues du Quartier latin où la femme abandonnée redoute de croiser l’homme qui l’a trahie avec sa nouvelle compagne, perspectives de fenêtres et de toits de Paris pour celle qui imagine sa rivale dans un appartement bourgeois quand elle n’a pour perspective que Paris vu de la banlieue, alignements de caractères de codage d’ordinateurs déformés par la frénésie de sa recherche sur internet sont projetés sur un écran en fond de scène... Même si certaines « visions » paraissent parfois redondantes par rapport au texte, cette extériorisation du monde intérieur du personnage enrichit la présence de cet espace du dedans et du maelström qui lui dévaste le corps et l’esprit.

Le metteur en scène lui ajoute une musique en live. Pas pour faire joli ou dramatiser le texte, mais pour l’accompagner, se faire l’écho répétitif de la petite musique obsessionnelle qui s’empare du cerveau. Christophe « Disco » Mink détourne les sonorités douces et élégiaques de la harpe en courtes syncopes électroniques, la musique parfois déraille pour accompagner la montée de violence qui se saisit du personnage. L’univers du son glissera aussi vers celui de l’image : les cordes de la harpe deviendront barreaux de la prison dans laquelle le personnage s’enferme.

L’Occupation. Dans la jalousie se joue l’enfer de la dépossession

Décalage et empathie

Romane Bohringer relève le défi d’un « seule en scène » avec toute sa puissance. Juste, sans pathos, elle explore la gamme des sentiments de la femme délaissée, décrit avec une précision clinique les ravages que provoque crescendo le sentiment de jalousie qui s’empare du personnage. Véhémente, obstinée, traversant la scène de part en part, intervenant auprès du musicien pour modifier la musique – qui réagit au rythme de ses humeurs – elle se fait rageuse sur des rythmes plus rock, parle dans un micro pour créer un aparté quand elle se commente elle-même. Elle utilise les mots crus sans les esquiver, donne au sexe toute sa violence expressive, fait de son corps l’outil de sa déroute. Palpitante, mobile en permanence, elle livre ce texte du dedans dans toute sa force brute. Elle dit aussi l’omniprésence de l’écriture et la relation entre le vivre et l’écrire.

Lorsque la page se referme, on s’interroge sur les raisons déraisonnables de cette folie qui gouverne le corps et l’âme. Et si seule la dépossession motivait ce dérèglement ? Si, finalement, l’amour n’était pour rien dans cette Occupation ?

L’Occupation d’après le roman éponyme d’Annie Ernaux (Gallimard, 2002)

Mise en scène : Pierre Pradinas

Avec : Romane Bohringer et Christophe « Disco » Mink

Musique : Christophe « Disco » Mink

Scénographie Orazio Trotta / Simon Pradinas

Théâtre de l’Œuvre, 55, rue de Clichy – 75009 Paris

Du 4 octobre au 2 décembre 2018, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 17h30

Tél : 01 44 53 88 88. Site : www.theatredeloeuvre.fr

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