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Arts-chipels.fr

Je parle à, un homme qui ne tient pas en place. Allô la mer ? Ici la terre !

Je parle à, un homme qui ne tient pas en place. Allô la mer ? Ici la terre !

Quand en 2014, Thomas Coville tente une nouvelle fois de battre le record du tour du monde à la voile en solitaire, Jacques Gamblin tisse avec lui un dialogue à une seule voix ou presque, une parole qui traverse les airs pour rattacher le navigateur immergé dans le cœur de l’élémentaire au monde des humains.

En fond de scène, les machinistes attachent au sol sur un mât horizontal, ce qu’on pourrait croire une voile. Lorsqu’elle s’élève dans les airs apparaît une carte du monde. Nous y suivrons le périple du navigateur sur une mer qui parfois s’anime et où se dessine à certains moments la forme du trimaran en butte aux embruns. Seul sur le grand plateau du théâtre, sans autre accessoire qu’un ordinateur et que la boule qui symbolise le bateau, Jacques Gamblin va faire revivre une heure et demie durant la curieuse correspondance qu’il a entretenue avec Thomas Coville durant son tour du monde interrompu par des conditions météorologiques déplorables qui le contraindront à l’abandon.

(c) Nicolas Girardin

(c) Nicolas Girardin

Un sens unique à double sens

Les deux hommes, voisins en terre bretonne, se sentaient des affinités. Quelle impulsion pousse Jacques Gamblin à lancer, comme il dit, « des bouteilles dans les airs » ? À envoyer des messages transmis par satellite à un homme qui ne lui répond pas, sans savoir s’il est importun ou non, si cette parole lâchée dans l’espace rencontre un assentiment, un désir de réponse. Pourtant il va continuer, entrant peu à peu dans sa propre intimité comme dans celle du navigateur. Il l’imagine seul, à la merci des éléments. Il réfléchit à la solitude, à ce ressort qui pousse l’acteur comme le navigateur à se mettre en permanence en danger, à ce besoin de se dépasser, d’aller toujours plus loin, de se faire mal parfois. On ne sait plus qui parle, du comédien qui imagine ou du navigateur dont les propos se trouvent réfléchis dans la tête de l’acteur qui écrit. Une forme d’osmose lie peu à peu les deux hommes. L’échec de l’un trouve un écho chez l’autre qui se fait « l’éponge » de sa douleur. L’expérience de l’un renvoie à celle de l’autre, l’imaginaire de l’un résonne dans l’autre. Et lorsque le navigateur revient à terre, les mots sont vrais quand ils évoquent cette difficulté à reprendre pied au milieu des autres, cette quasi impossibilité à les toucher, à les étreindre, à retrouver le chemin des affections humaines, cette distance qu’on maintient encore avant de prudemment retrouver le chemin. On retrouve ce sentiment de perdition de tous les explorateurs de l’extrême pour qui le monde, souvent, disparaît.

(c) Yannick Perrin

(c) Yannick Perrin

Du récit au spectacle

De cette histoire, Jacques Gamblin joue avec un art consommé. C’est d’abord le style du texte, cet humour qui ne cesse de jouer avec les mots, où les analogies et les assonances nous font glisser et nous entraînent d’un univers à l’autre. C’est ensuite le mélange entre les scènes de la vie quotidienne, les enfants et leur scolarité, la fille qu’on accompagne au théâtre pour voir un classique que l’acteur ne peut que regarder d’un œil critique et les réflexions qu’engendrent l’exigence intérieure de l’exploit, la manière de se définir, et cette expérience de l’échange entre le comédien et le navigateur qui les transforme à jamais. C’est aussi une certaine roublardise du comédien, qui hésite ou feint d’hésiter sur les mots, de se reprendre, comme s’il se trouvait dans la vie réelle et non au théâtre. C’est malin, cela fait rire et cela crée une complicité avec le public qui, bon enfant, applaudit à la performance et à la connivence que le comédien établit avec lui. On peut s’agacer d’une forme de cabotinage qu’on croit voir poindre en filigrane, mais est-ce si inenvisageable quand on vend sa peau même ? N’en demeure pas moins un objet hybride mené de main de maître où le spectateur peut picorer à son aise les accents de vérité ou les artifices du théâtre.

Je parle à un homme qui ne tient pas en place. Un spectacle de Jacques Gamblin et Thomas Coville

Avec : Jacques Gamblin

Scénographie et vidéo : Pierre Nouvel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt – 75008 Paris

Du 16 octobre au 18 novembre 2018, à 20h30, les dimanches à 18h30

Tél : 01 44 95 98 00. Site : www.theatredurondpoint.fr

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