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Arts-chipels.fr

Estampes japonaises modernes, 1900-1960. La rencontre de la tradition et de la modernité.

Estampes japonaises modernes, 1900-1960. La rencontre de la tradition et de la modernité.

Le panorama que présente la Fondation Custodia révèle les parentés et les divergences apparues dans l’art de l’estampe dans la première moitié du XXe siècle au pays du Solei-l levant, et la relation qu’elles entretiennent avec l’héritage du siècle précédent. Se joue dans l’art la question fondamentale de la relation du Japon à l’Occident.

L’exposition présente une sélection de chefs d’œuvre du musée Nihon no hanga d’Amsterdam. Ce musée trouve son origine dans la passion d’une collectionneuse, Elise Wessels, qui a rassemblé au fil du temps plus de deux mille gravures, livres illustrés, dessins préparatoires, aquarelles et peinture des années 1900-1960. Cinquante-six artistes sont représentés dans l’exposition qui tous ont quelque chose à nous dire et dont l’œuvre témoigne, s’il en était besoin, du souci perfectionniste et de l’intense réflexion qui, au Japon, donnent naissance à l’art.

La question de la modernité

Lorsqu’à la fin de plus de deux siècles de fermeture des frontières du Japon, le pays s’ouvre aux étrangers, la culture traditionnelle japonaise se trouve confrontée à une véritable révolution. Les Occidentaux apportent dans leurs bagages une noria de procédés de reproduction qui mettent à mal l’impression artisanale sur bois. La diffusion de la photographie porte un coup supplémentaire à l’édifice. À l’autre bout, les graveurs et les artistes, désormais autorisés à quitter le pays, découvrent de nouvelles manières de faire et, au-delà, une nouvelle conception de l’artiste. Il ne s’agit plus de s’inscrire patiemment dans la lignée d’un maître dont on copie les œuvres à l’infini jusqu’à acquérir soi-même une maîtrise suffisante mais d’affirmer l’individualité, la singularité de l’artiste.

Mise à mal économiquement, l’estampe doit aussi renouveler son répertoire : les geishas, le théâtre et les samouraïs ne font plus recette. Dans le même temps son marché s’internationalise. L’Occident, qui s’était déjà enthousiasmé pour les œuvres de l’ukiyo-e – Van Gogh s’était inspiré de certaines estampes, Gauguin avait repris le principe de l’aplat et des masses de couleur, Monet avait collectionné les estampes – cherche un renouvellement des thèmes, plus en accord avec la rupture que constitue le développement de l’industrialisation et les révolutions qui apparaissent dans les modes de vie.

Takeshima Yumeji, Automne à Kiso (1916)

Takeshima Yumeji, Automne à Kiso (1916)

Des réponses opposées à la nécessité de renouveau

Deux tendances se dégagent alors : l’introduction d’une certaine modernité de traitement ou de sujets en conservant le mode de production du passé d’un côté ; de l’autre, une rupture avec le mode de production traditionnel qui passait par une division du travail entre quatre acteurs, l’artiste, le graveur, l’imprimeur, l’éditeur, qui mécontentait parfois les artistes qui percevaient comme une trahison le travail effectué par les commanditaires par rapport à l’œuvre originale. Formés dans des écoles où l’on enseignait l’art occidental, partis pour certains parfaire leur formation en Europe, les artistes découvrent un nouveau statut de l’art, plus dégagé de la commande, et une nouvelle position de l’artiste, créateur revendiquant l’œuvre comme une expression de sa personnalité. S’opposeront alors, sans que le débat prenne l’allure d’une querelle entre anciens et modernes, des formes qui vont dans le sens d’un renouvellement de la tradition ou dans celui d’une rupture.

Komura Settai, Tatouage (1938)

Komura Settai, Tatouage (1938)

Des « classiques » pas si classiques que cela.

Autour de l’éditeur Watanabe Shōzaburō, le mouvement shin hanga (« nouvelle estampe ») recherche de nouveaux artistes capables de donner un souffle nouveau à la gravure sur bois tout en conservant le mode traditionnel de production. Il ne s’agit cependant plus de copier les œuvres produites au siècle précédent mais de réaliser des œuvres originales, de pousser plus loin les techniques traditionnelles. Si des thèmes n’ont plus la faveur du public, tels les samouraïs, les représentations féminines se multiplient ; femmes à la toilette, femmes se maquillant, mais aussi nus féminins. Et puis la Japonaise des années 1920 s’émancipe. Des revues féminines naissent, la femme se coupe les cheveux et se coiffe à la garçonne, les jupes se raccourcissent, les femmes sortent seules, vont au bal, fument. La perception du paysage évolue. Il devient un thème à part entière et non plus le décor de scènes de genre. La présence humaine est souvent bannie et les artistes se rendent sur les lieux mêmes qu’ils se proposent de représenter. Le dessin se stylise, renvoie parfois à la géométrisation du monde moderne. Si le théâtre conserve son attirance, les estampes s’intéressent davantage à la figure de l’acteur, portraituré en gros plan, au détriment de la scène. Quant aux représentations de la nature, elles se différencient d’Hokusai et d’Hiroshige par le choix des cadrages et l’utilisation du dégradé, entre autres.

Onchi Kôshirô, Pluie

Onchi Kôshirô, Pluie

Des « modernes » confidentiels

C’est vers 1904, avec le Pêcheur de Yamamoto Kanae (pour reprendre la tradition japonaise de placer le patronyme en premier) qu’apparaît pour la première fois un travail réalisé à la gouge par l’artiste lui-même. Le travail des sōsaku hanga (estampes créatives) mettra en avant l’intervention directe de l’artiste dans le travail de production de l’estampe. La gouge devient comme le pinceau du peintre. Au renouvellement du style apporté par la shin hanga s’oppose le dialogue culturel instauré par la sōsaku hanga. Ses artistes s’intéressent aussi bien à la place Saint-Marc à Venise ou à un village des bords de Seine qu’à la littérature et, pour certains, aux questions sociales. Dans leurs œuvres, expérimentales, publiées en très petit nombre d’exemplaires – de un à six en moyenne là où les shin hanga peuvent atteindre six cents à mille– s’effectue en profondeur la rencontre Orient-Occident. Les revues leur servent de trait d’union. Quinze ans passeront avant qu’une première exposition collective rassemble quelque 190 œuvres, et plus encore avant d’obtenir une vraie reconnaissance de leur travail, de trouver place dans des expositions plus « officielles ». En marge des circuits de commercialisation des estampes, la plupart vit d’autre chose, dessine pour la presse et les revues ou a un autre emploi.

La Grande lanterne du Kannondô, Asakusa (1934)

La Grande lanterne du Kannondô, Asakusa (1934)

Deux styles, pas toujours faciles à distinguer

Les sōsaku hanga sont plus libres dans leurs thèmes que les shin hanga. Ils vont où le vent les porte, s’intéressent à l’Art Nouveau et aux expressionnistes, font parfois une place à l’art abstrait. L’art, moins enfermé dans des codes, rend compte de la perception de son créateur. À la différence des shin anga, le contour qui cerne les personnages est souvent absent – bien que celui-ci parfois, pratique l’adoucissement des contours et la superposition des couleurs. Plus audacieux, leur choix peut combiner l’abstrait et le figuratif comme chez Onshi Kōshirō avec le Jeune garçon (1940) et la Jeune fille où les personnages, non reconnaissables en tant qu’individus, prennent place dans un décor géométrique et stylisé. Il peut aussi s’inscrire entre symbolisme et expressionnisme comme Tanaka Kyōkichi, mort à vingt-trois ans victime de la tuberculose, qui passe comme un météore dans le monde de l’estampe, livrant une œuvre saisissante toute en ondes qui emprisonnent les personnages ou les caractérisent. Passionnantes aussi sont les visions de la Bretagne par Yamamoto Kanae qui rappellent Gauguin et l’école de Pont-Aven.

Yamamoto Kanae, Bretonnes se baignant (1913)

Yamamoto Kanae, Bretonnes se baignant (1913)

Une découverte pleine d’enrichissements

Le parcours de l’exposition réserve sans cesse surprises et émerveillements. On tombe en arrêt devant un paysage sous la pluie où les teintes de gris animent la verticalité de la chute de l’eau, on admire le rapport de l’ombre et de la lumière au cours d’une nuit pluvieuse où la lumière joue sur les pavés glissants, on découvre la force de ces estampes dessinées à gros traits qui vont à l’essentiel. On s’extasie devant la précision de certains traits, on s’étonne du cadrage quasi cinématographique de certaines estampes, on apprécie le mouvement qui anime certaines scènes de femmes au bain, on s’étonne de cette fusion entre art extrême-oriental et art occidental. On passe des prostituées à la guerre, des scènes de bal aux images du colonialisme nippon et de la poésie à la vie quotidienne. Bref c’est prodigieux et prodigieusement intéressant. L’extrême diversité des images qui sont montrées vaut en elle-même le détour et si l’on aime un artiste plutôt qu’un autre, une tendance plutôt qu’une autre, il suffit de rester en arrêt devant les merveilleuses images que propose cette exposition. Il y a de l’essentiel et du futile, du grave et du léger. Il y a, enfin, de la vie d’un pays qui, après plusieurs siècles de repli sur lui-même, fait exploser ses codes et explore un monde nouveau.

Estampes japonaises modernes 1900-1960. Chefs d’œuvre du musée Nihon no hanga, Amsterdam

2 octobre 2018 – 6 janvier 2019, tlj de 12h à 18f sf lundi

Fondation Custodia – 121, rue de Lille – 75007, Paris

Site : www.fondationcustodia.fr, tél. 01 47 05 75 19

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