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Arts-chipels.fr

Lisa et moi. Il est une toile pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Une toile très vieille, très présente et célèbre...

Lisa et moi. Il est une toile pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Une toile très vieille, très présente et célèbre...

La Joconde s’est emparée de l’esprit de Laurent Brouazin, qui a pour elle les yeux de Chimène. Il en résulte un délicieux échange plein d’humour et de grave légèreté où affleure l’émotion.

Lorsque Léonard de Vinci quitte l’Italie à l’invitation de François Ier, le vieil homme à la barbe chenue qui décèdera au Clos Lucé n’emporte à dos de mulet que quelques toiles. Parmi elles le portrait d’une femme, la jeune Lisa Gherardini, épouse d’un riche commerçant, qu’il a négligé – volontairement ? – de livrer à son commanditaire, Francesco Del Giocondo. Rachetée à la mort du peintre par le roi de France qui l’intègre dans les collections royales, elle aura une vie riche en péripéties parfois rocambolesques, voyagera de par le monde, déménagera bien des fois en prévision des conflits et connaîtra bien des aventures qu’on prend plaisir à découvrir ou se remémorer au fil du spectacle.

Une approche originale du mystère de La Joconde

Pour avoir commenté tant et plus ce joyau du musée du Louvre par le passé, Laurent Brouazin est à son affaire. Mais la manière dont il nous conte l’histoire sort de l’ordinaire. Deux accessoires lui suffisent pour construire son récit : un fauteuil pliant en toile, comme pour un directeur d’acteurs sur un tournage, et une copie du tableau de Léonard. Le fauteuil a pour dossier une reproduction des mains croisées de Mona Lisa. Elles reposent, alanguies, omniprésentes, avec leur poids de chair offerte, érotisée, mais nous disent surtout que celui qui s’assiéra sur le siège, c’est elle, la Joconde. Dans le tableau qui l’accompagne, le visage de Mona Lisa a été supprimé. À sa place, un trou comme dans un jeu de massacre de fête foraine. Laurent Brouazin y introduira la tête, devenant une Joconde barbue qui n’a rien à envier aux innombrables détournements de l’œuvre qui apparaîtront au fil du spectacle, du très transgressif LHOOQ de Duchamp avec sa Lisa moustachue au Chat de Philippe Geluck en passant par Dalí, Warhol, Botero, Basquiat, le Lego® et bien d’autres, célèbres ou moins fameux.

Le ton est donné : ce n’est pas nous – ou l’auteur – qui commentons Mona Lisa, c’est Mona Lisa qui se raconte et porte un regard sur nous, nous les millions de visiteurs qui nous bousculons pour faire LA photo, le selfie qui nous montre nous en premier plan – évidemment – et la Joconde derrière. Parce qu’il faut l’avoir vue pour avoir réussi son voyage à Paris. L’œuvre, dans tout ça, est peu de chose : nous lui tournons le dos. Enfermés dans notre tour de Babel où toutes les langues du monde forment une cacophonie dénuée de sens, nous ne parvenons pas à communiquer car nous n’écoutons que nous-mêmes, ne voyons que ce qui se rapporte à nous sans percevoir la beauté qui nous a fait nous précipiter jusqu’à elle, faire la queue patiemment pour n’avoir l’opportunité que de passer devant, le temps d’un petit clic, poussés par ceux qui nous suivent.

Lisa et moi. Il est une toile pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Une toile très vieille, très présente et célèbre...Lisa et moi. Il est une toile pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Une toile très vieille, très présente et célèbre...

Une énigme inséparable de la philosophie

La Joconde et son avatar masculin nous interpellent, passant parfois du français à l’italien, à l’anglais ou à l’espagnol. Ils nous entraînent dans les exégèses et polémiques nombreuses qui ont accompagné et escortent encore l’œuvre : on se perd en conjectures sur la datation du tableau (autour de 1503), sur l’existence de Mona Lisa – s’agit-il réellement du portrait de l’épouse du sieur Giocondo ? sinon qui en fut le modèle ? –, mais aussi sur les raisons qui poussent Léonard à emporter cette œuvre en France au lieu d’en tirer quelque argent. On évoque ce mystérieux sourire, sur lequel on a tant glosé, qu’on retrouve aussi dans le Saint Jean Baptiste ou dans La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne. Et puis, n'est-il pas extraordinaire que la Joconde nous suive du regard quand nous nous déplaçons?

Mais Madame Lise ne se contente pas de poser sur nous un œil  narquois. Elle se penche sur son créateur, nous montre en Léonard le personnage emblématique de la Renaissance, rassemblant science, art et philosophie. Ingeniere, savant, artiste, architecte, chercheur infatigable en phase avec son temps, il place, comme le révèle l’Homme de Vitruve, l’homme au centre du monde, l’inscrit dans le carré des quatre éléments terrestres et dans le cercle qui symbolise l'infini, le Tout. Des projections sur le mur montrent la diversité des réalisations de Léonard, la dimension encyclopédique de son esprit, ses études anatomiques.

Lisa et moi. Il est une toile pour qui je donnerais tout Rossini, tout Mozart et tout Weber / Une toile très vieille, très présente et célèbre...

L’amour de l’art

Au fil du temps, voici que les cartes se brouillent, que la face de lune barbue semble s’affranchir de la peau dans laquelle elle s’était glissée, prendre son indépendance. À mesure que l’on entre dans l’œuvre, l’auteur-acteur se dévoile en dévoilant les ressorts de l’œuvre et ce qui le fascine. On glisse vers l’universalité du message que délivre pour lui la Joconde. Le rapport entre le personnage et le paysage qui l’entoure, dit-il, renvoie à la place de l’homme dans la grande symphonie de la Nature. Il ne peut être le fait du hasard. Notre guide protéiforme le lie aux notes que prend Léonard dans son journal (« Apprenez à regarder et comprenez que chaque chose est reliée »). Il met en avant l’apparente simplicité du tableau – Léonard ne dit-il pas qu’il faut une sophistication extrême pour parvenir à cette simplicité qui est l’essence des choses ? Et puis la beauté intérieure. Du visage de Mona Lisa émane une lumière qui la transcende. Elle reflète les mouvements d’une âme qui va à la rencontre de ceux qui la regardent. À sa lumière répondent les lumières de l’infinité d’humains qui la contemplent. Commencé sur le mode humoristique par la vision critique que porte Mona Lisa sur notre monde, le spectacle s’achève, dans la déclaration d’amour que l’auteur fait à l’œuvre, sur un message profondément humaniste qui suscite l’émotion. Qu’on connaisse déjà l’histoire de Léonard et de la Joconde ou qu’on la découvre, la passion très habitée de Laurent Brouazin nous gagne à sa cause. Quant à Mona Lisa, elle conserve sa part de mystère, qui est le propre de l’art.

Lisa et moi, Texte, jeu et mise en scène de Laurent Brouazin

Du 30 août 2018 au 12 janvier 2019

Jeudi à 19h45, vendredi et samedi à 21h30

Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard – 75004 Paris

Tél. 01 42 78 46 42. Site : www.essaion-theatre.com

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