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Arts-chipels.fr

Concerto pour la main morte. En matière de musique, l’essentiel est invisible pour les mains…

Concerto pour la main morte. En matière de musique, l’essentiel est invisible pour les mains…

Les rigueurs du froid sibérien et ses habitants hauts en couleur peuvent-ils venir à bout de la barrière infranchissable que dresse le Concerto n° 2 de Rachmaninov sous les doigts d’un pianiste brillant ? Une évocation à la fois loufoque et poétique qui interroge l’essence des choses.

Lorsque Colin Cherbaux débarque, une fin d’été, dans le hameau perdu de Mourava, en plein cœur de la Sibérie centrale, sur les rives de l’Iénisséi, il croise sur sa route Vladimir Golovkine. Cherbaux emporte avec lui un piano que les marins déposent en équilibre instable sur un rivage sans quai. Vladimir, lui, n’a cessé de collecter, avec une patience infinie, les détritus semés sans souci par les autres sur une terre gorgée de glace qui ne les digère pas. Vladimir a décidé de quitter ce monde d’ordures manifestes que ses congénères enterrent dans l’oubli à grandes lampées de vodka. Entre le musicien et l’étrange autochtone se noue d’abord une relation intéressée : Vladimir s’offre, en accueillant Colin, le moyen de réaliser son rêve de s’embarquer sur le prochain bateau et de quitter cette terre sans avenir.

Une humanité des confins de la terre

Dans la précarité et le confinement, des ivrognes sympathiques, des allumés complets, avec leurs pratiques d’un autre âge, vestiges d’un monde disparu, subsistent et perdurent envers et contre tout. Personne ne passe sur ces terres perdues où l’on survit à grand-peine. L’air pénètre de toutes parts dans maisons en rondins de bois, le mobilier est fruste, fait de bric et de broc, le confort inexistant. Le danger guette à chaque instant. Il y a la neige, qui noie le paysage, les ours, qui rôdent. C’est pourtant là qu’échoue Colin, caressant l’espoir de vaincre son impuissance face à Rachmaninov, sur ces rives de la dernière chance, loin du regard de ses semblables. Qu’importe si la nourriture lui donne envie de vomir, s’il est en permanence épié, si ses conditions de vie sont assez lamentables. Il espère qu’au bout de l’épreuve, il parviendra à vaincre l’obstacle invisible qui paralyse sa main droite et se dresse toujours au même endroit du Concerto n°2.

À la rencontre de soi-même

Pour Colin Cherbaud, le dépaysement est total. Celui qui est devenu la cible de tous ces regards pleins de curiosité qui ne le jugent pas, ne l’évaluent pas, se met à travailler frénétiquement sous la protection chaleureuse de Vladimir. Dans la courte semaine qui lui reste avant le concert qu’il doit donner à l’Ouest, tous les moyens sont bons pour tenter de surmonter son blocage. Et qu’importe le flacon, qu’il soit ébriété avec le cousin Serguéi, remèdes de bonne femme de la babouchka Sveta, la rebouteuse, ou séances d’hypnotisme avec un ancien cosmonaute, Oleg, volontairement échoué loin du monde pour vivre en anachorète au cœur de la forêt.

Une grande tendresse, mâtinée d’humour, et une belle humanité émanent de ce texte où la musique ne naît pas seulement des touches du piano mais de l’atmosphère qui imprègne l’ensemble du roman et jalonne les étapes du chemin de Damas de Colin Cherbaud. Au-delà de l’intrigue elle-même se tisse, plus fondamentalement, une quête de soi, une recherche de la vérité profonde des êtres et des choses.

Concerto pour la main morte d’Olivier Bleys (© Albin Michel 2013, Livre de poche 2017)

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