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Arts-chipels.fr

Tendresse à quai. Quelqu’un qui lit Mallarmé ne peut pas être foncièrement mauvais…

Tendresse à quai. Quelqu’un qui lit Mallarmé ne peut pas être foncièrement mauvais…

Ce délicieux spectacle, drôle et poétique, nous entraîne sur les traces de deux personnages qui évoquent à leur façon, à travers leur rencontre improbable, la séduction irrépressible de l’imprévu, le jeu des apparences et les mille et un travers qui forment la vie même.

Ils se sont rencontrés dans une gare, ils se sont perdus de vue, se sont retrouvés, se sont réchauffés, pour reprendre la chanson, et tout a commencé. Ainsi pourrait débuter cette histoire d’une fortuite rencontre. Mais s’agit-il vraiment de hasard ?

La poésie des gares

Tirée à quatre épingles, l’attaché case posé à ses pieds, elle s’ennuie devant son verre, attendant l’annonce qui la chassera de ce havre d’oisiveté provisoire pour prendre le train. On la sent un peu nerveuse, en attente, peut-être, de quelque chose. Elle feuillette une revue, parcourt un recueil de poèmes de Mallarmé. Lui l’observe. Vieux beau à l’élégance un peu fanée, d’un autre âge, ancien prix Goncourt, il a dans la poche le même livre de Mallarmé. Coïncidence, sans doute, quoique… C’est qu’il n’est pas si fréquent, dans la foule anonyme d’une gare, de croiser quelqu’un qui a les mêmes lectures que vous, surtout lorsqu’il s’agit de cette poésie précieuse, brodée au petit point, qui dessine d’arachnéennes dentelles dans l’air suspendu du fond de scène.

Alors le vieil écrivain se raconte une histoire, celle de la jeune femme assise. Il lui invente une épaisseur, échafaude un plan sur le train qu’elle doit prendre, imagine une rencontre entre eux, car ils ont la même destination. Il lui adresserait la parole, lui proposerait sa place, dans le sens de la marche, nouerait avec elle une proximité sur le mode de l’étreinte, un hug sans autre but que lui-même, parce que rien d’autre n’est envisageable. Mais elle se jette dans les bras d’un Apollon aux yeux de ciel et la foule les avale…

Tendresse à quai. Quelqu’un qui lit Mallarmé ne peut pas être foncièrement mauvais…

L’étrange rencontre

Elle a bien vu que l’homme la dévisageait mais n’en a pas fait état. Elle est demeurée les yeux clos, sentant le regard de l’homme posé sur elle. Un an passe. Au domicile de l’écrivain on sonne à la porte : la jeune femme a retrouvé l’homme qui l’observait. Ce voyage a marqué pour elle une rupture : elle a perdu son amant et son travail dans le même temps. On apprendra plus tard qu’il a perdu sa femme ce même jour. Les voilà donc face à face, menant un délicat ballet où marches d’approches et replis précautionneux visent à maintenir la distance, à ne pas faire déraper la situation. Elle lui récite les textes qu’il a écrits sur elle et postés sur le net, comme on lâche une bouteille à la mer. La poésie affleure à travers leurs ridicules.

Ils se sont retrouvés. Ils ne vont plus se lâcher. Mais voici que le plancher sur lequel ils s’appuient se dérobe, le sol se fait glissant, les certitudes se désagrègent, les blocages de chacun ressurgissent. Depuis son Goncourt il n’a rien produit, qu’à cela ne tienne : en bonne commerciale bourrée à ras la gueule de poncifs sur la gestion managériale et le marketing d’entreprise, elle va le « coacher » ! Dès lors la valse des apparences se mêle à l’être-là, on ne distingue plus la réalité du fantasme, l’illusion prend valeur de réel et le réel devient illusion.

Tendresse à quai. Quelqu’un qui lit Mallarmé ne peut pas être foncièrement mauvais…

Une mise en abyme qui interroge le théâtre et l’écriture

Où se situe donc cette rencontre ? À quel niveau de l’imaginaire ? Qui sont donc ces personnages que le spectateur voit évoluer sur scène ? Et surtout qui parle ? Est-ce l’auteur, qui manipule ses créatures ? Est-ce le personnage, qui engloutit l’auteur dans sa réalité, mais le personnage n’est rien sans l’auteur qui l’a créé ? Et nous, public, que venons-nous faire dans l’histoire ? La confusion arrive à son comble quand les personnages se font multiples : le vieil écrivain devient un malade enfermé pour sénilité, mais aussi le médecin qui le soigne. La femme endosse toutes les identités féminines. Outre elle-même, avec son nom banal et sa famille modeste et sans histoire, elle devient Madeleine, baptisée ainsi par le vieil écrivain – celle, bien sûr, qu’on attend ce soir, qu’on attend comme tous les soirs, comme la dépeint l’ami Jacques. Elle endosse la défroque de la femme et de la fille de l’écrivain, passant de l’une à l’autre sans crier gare [sic]. Dans cette ronde incessante des identités, nous perdons tout point de repère pour nous laisser bercer, porter par la seule force de l’écriture.

Le décor participe de cette errance. Une toile de fond abstraite sur laquelle la lumière joue, deux tourniquets à trois pans déterminant trois espaces sur lesquels s’accrochent des tables, une penderie, un bureau, un panneau qu’on soulève et qui laisse apparaître le squelette d’un lit de métal participent de cette artificialité qui est l’essence du théâtre.

Tendresse à quai. Quelqu’un qui lit Mallarmé ne peut pas être foncièrement mauvais…

Les ronds de jambe de la comédie sociale

On s’amuse beaucoup de ces personnages à facettes qui nous prennent à témoin tout en dialoguant entre eux : on rit du cabotinage un peu suranné du vieil écrivain, de la maladresse de la jeune femme, de sa manière de servir, victime consentante, le discours formaté, calibré, imbécile du monde du travail « moderne ». S’y dessine une silhouette de femme, marchandise et proie des prédateurs que sont les employeurs. On savoure le portrait quelque peu vitriolé que l’auteur fait de la critique à travers les références aux magazines culturels ou l’invention d’extraits d’interviews dont le trait forcé souligne la vacuité amphigourique et pseudo-intellectuelle. On se réjouit du portrait-charge fait des réseaux sociaux avec une férocité gourmande.

Cette ironie jubilatoire qui pose sur le monde un regard distancé et critique rejoint, dans la valse des illusions, l’approche des personnages et leurs mutations perpétuelles. On se laisse aller à la rêverie. Et si la vie n’était que cela : une traversée des apparences où le réel s’effiloche en fragments dont on ne sait plus s’ils sont vérité ou fantasme ? La vie est un théâtre…

 

Tendresse à quai de Henri Courseaux

Mise en scène : Stéphane Cottin

Avec : Henri Courseaux, Marie Frémont

Musique et univers sonores : Fred Costa et Frédéric Minière

Scénographie : Stéphane Cottin

Du 29 août au 18 novembre 2018, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30

Studio Hébertot – 78 bis, boulevard des Batignolles – 75017 Paris

Tél. 01 42 93 13 04. Site : www.studiohebertot.com

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