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Arts-chipels.fr

La Confrérie des chasseurs de livres. Une fantaisie jubilatoire sur d’hypothétiques traces de François Villon.

La Confrérie des chasseurs de livres. Une fantaisie jubilatoire sur d’hypothétiques traces de François Villon.

Et si François Villon, au lieu de disparaître des écrans du XVe siècle après 1463, avait vécu, comme Arthur Rimbaud, une autre vie ? S’il était parti en Palestine à la recherche d'écrits datés du temps du Christ, jalousement gardés par un groupe d’érudits et de lettrés tant catholiques que juifs, la Confrérie des chasseurs de livres ?

En ce milieu du XVe siècle, Louis XI, le souverain des « cages de fer », l’« universelle araigne » décriée par les religieux du temps auxquels il s’attaqua, cherche, pour s’en affranchir, un moyen de contrebalancer le pouvoir et l’influence du pape. Il décide de protéger l’imprimerie naissante, qui se développe à l’écart des ateliers de copistes religieux, et d’envoyer des émissaires à la recherche de manuscrits précieux, vilipendés et mis à l’index par l’Église, pour les diffuser à plus grande échelle. Au même moment, François Villon croupit en prison dans l’attente d’une exécution qui sera commuée en un bannissement de dix années prononcé par le Parlement. Là s’arrête l’histoire connue du poète mauvais garçon dont on perd la trace. Là commence le roman de Raphaël Jerusalmy qui entraîne Villon sur les routes de la Terre Sainte, accompagné d’un autre coquillard qui lui sert de garde du corps, maître Colin.

Une Terre Sainte de tous les espoirs

L’auteur nous emmène sur les routes périlleuses et pleines de chausse-trappes de Palestine, dans un monde où se côtoient, se mêlent et rivalisent chrétiens, juifs, mamelouks et ottomans, où des alliances insolites se nouent entre des moines qui conservent jalousement dans le silence des monastères des manuscrits précieux et des secrets et de malicieux rabbins manipulateurs qui complotent dans l’ombre, avec patience et ruse, pour diffuser en Occident le savoir occulté par l’Église et lutter contre l’obscurantisme maintenu à coups d’inquisition et de censure. Dans le jeu complexe dont le Moyen Orient est la terre d’élection au XVe siècle, avec sa mosaïque de peuples et les luttes d’influence qui s’y expriment à pas feutrés, se joue dans le roman l’aventure de la connaissance et de sa diffusion en Europe. La Florence des Médicis, emblème de la Renaissance, ne pouvait manquer au tableau. Elle apparaît sous les traits d’un mystérieux marchand de livres, d’un énigmatique émissaire chargé de rechercher pour l’Académie florentine des écrits interdits.

Les périls d’un voyage initiatique

Censés rapporter en France des manuscrits précieux destinés à l’impression, dont l’un contemporain du Christ, traqués par les émissaires du pape, Villon et son compère se trouvent entraînés dans une suite d’aventures qui les mènent de Jérusalem à Qumrân et de Paris à Florence. Cette quête non exempte de dangers, torture comprise, où ils se retrouvent ballottés, promenés d’un lieu à l’autre et d’une découverte à l’autre pour des motifs obscurs, prend l’allure d’un récit à double détente : une quête initiatique, qui mène Villon à la recherche de son identité créatrice, une expérience qui passe par l’isolement et l’apprentissage du désert ; la découverte de la nature des écrits et les raisons du choix de Villon pour accomplir cette mission. Dans la relation du chat et de la souris entre Villon et ses commanditaires, le malin poète, qui perçoit qu’on joue avec lui, décide de se rendre maître du jeu. Mais l’issue qu’il choisit ne rejoint-elle pas, finalement, la volonté de ceux qui, en sous-main, l’avaient missionné et élu ?

Hommage à la littérature, roman initiatique drapé dans les oripeaux d’un récit d’aventures mêlant péripéties parfois improbables, exotisme et humour, l’ouvrage possède la grâce des objets précieux dont chaque facette révèle, au-delà de l’histoire même, l’érudition de son auteur. Il nous invite à pénétrer dans cet univers du XVe siècle si surprenant à nos yeux contemporains, au moment où la bascule technologique de l’invention de l’imprimerie rend possible la révolution des modes de pensée à une large échelle et où la question de la résurgence des savoirs anciens prend toute son acuité. Il nous rappelle aussi le génie de ce poète clerc et voyou qui offrit au français ses lettres de noblesse en l'introduisant dans le registre noble de la poésie. Frères humains qui après nous vivez…oyez, oyez, par un littérateur réinventé, d’un poète le testament, d'un écrivain les errements, et y goûtez humanité et liberté…

La Confrérie des chasseurs de livres de Raphaël Jerusalmy (© Actes Sud 2013)

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