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Arts-chipels.fr

Flora Tristan. Une Femme-messie contradictoire mais révolutionnaire.

Flora Tristan. Une Femme-messie contradictoire mais révolutionnaire.

Sur le fond d’air rouge des années 1830, une femme revendique un droit à l’existence autonome pour les femmes et se fait l’apôtre infatigable d’une Union ouvrière sur les routes de France. Un destin hors du commun non exempt d’ambiguïtés et de torsions infligées à la vérité.

Flora Tristan traverse le début du XIXe siècle comme un météore. Née en 1801, elle décèdera en 1844 après avoir effectué seule un voyage au Pérou, plusieurs voyages en Angleterre et un Tour de France. Pionnière de la liberté des femmes, rivale en socialisme de George Sand, excessive, contradictoire, mais habitée par un feu inextinguible, elle trace avec passion la voie de la libération des femmes et pose les premiers jalons de ce qui deviendra la lutte des classes.

Une enfance contrastée

Née d’une union consacrée par l’Église mais non officialisée civilement entre un noble péruvien de vieille famille espagnole et d’une roturière, elle vit une petite enfance choyée, quoique retirée, jusqu’à la mort de son père qui laisse les deux femmes de la famille sans ressource. Flora passe donc de la quiétude chaleureuse et sans souci d’un foyer bourgeois à la misère la plus noire. Une partie de son existence consistera à laver cette tache et à tenter de faire rétablir ses droits en rendant visite à sa famille péruvienne. Si elle n’en obtient pas de reconnaissance officielle, elle en retirera une rente suffisante pour la sortir de l’indigence. Elle expérimente la vie dans un quartier populaire où vivent ceux qui n’ont rien, travaillant jusqu’à la limite de leurs forces pour un salaire de misère, où l’on ne se soigne pas faute de moyens et où prospère la prostitution, tentative désespérée des femmes pour aménager la misère. Paradoxe né de l’expérience du dénuement le plus total, la pasionaria ouvrière se doublera, lorsqu’elle aura récupéré quelques moyens, d’une bourgeoise qui fait fructifier son argent et se montrera toute sa vie âpre au gain.

Un mariage désastreux

Flora Tristan est-elle « vendue », comme elle l’affirme, à André Chazal, le patron de l’atelier où, à dix-sept ans, elle pratique le dessin, ou est-elle partie prenante de ce moyen d’échapper à des conditions de vie épouvantables ? Toujours est-il que la jeune et éblouissante personne pleine de passion et d’orgueil qu’elle est, nourrie de romans où s’étalent noblesse et chevalerie, ne se satisfait bientôt plus de cet époux médiocre et de cette vie étriquée à laquelle elle ne peut s’adapter. Trois enfants, dont elle s’occupera à peine – un peu plus peut-être pour Aline, la fille dont le mariage conduit à la naissance de Paul Gauguin, qui revendiquera plus tard son ascendance péruvienne « exotique » et le caractère révolutionnaire de sa grand-mère Flora – naîtront de ce mariage où la haine mutuelle des époux va de pair avec l’impossibilité, aux yeux de la loi, d’une quelconque émancipation de Flora. Il faudra que son mari, obsédé par la réussite de cette femme séduisante qui a quitté depuis longtemps le domicile conjugal, lui tire dessus pour qu’elle obtienne enfin cette séparation qu’elle n’a cessé d’appeler de ses vœux et la garde de ses deux enfants survivants. Entretemps, les deux parents s'en disputent la garde. Flora vit cachée avec sa fille qu’André enlève jusqu’à ce qu’une accusation de viol envers sa fille soustraie Aline à la maison de son père.

Une autodidacte devenue femme de lettres

Dans l’intervalle Flora, qui n’a pas été à l’école, a appris à lire et à écrire. Elle dévore non seulement des romans, mais ce que diffuse la fine fleur du saint-simonisme et du fouriérisme. Elle s’imprègne des idées sociales, fréquente, au retour du Pérou, l’élite intellectuelle qui s’émeut de la situation de pauvreté dans laquelle est laissée toute une partie de la population. Elle admire Fourier dont elle ambitionne de devenir la disciple, trouve le soutien de Victor Considérant, le polytechnicien fondateur de la revue le Phalanstère. Elle est loin d’avoir le talent littéraire d’une George Sand mais son aventure hors du commun et son obstination lui valent la publication de son expérience péruvienne – les Pérégrinations d’une paria – puis, avec bien des difficultés, celle de son roman Méphis aux accents très autobiographiques. Elle gravite dans le Tout-Paris intellectuel, fréquente Marie Dorval et la marquise de la Carte, la maîtresse de Jules Janin, figure de scandale, inspire des amours qu’elle tient à distance, flirte peut-être avec l’homosexualité. Elle est l’héroïne romantique par excellence, celle qui s’affranchit des codes de son sexe, porte haut et fort ses couleurs, dirige sa propre vie sans en référer à personne. Elle en a les outrances en matière de réaction. Elle est vindicative, n’épargne rien ni personne hors elle-même, ne cesse de bouger, de s’échapper de la routine.

La femme-messie

Dans les dernières années de sa vie, elle se sent investie d’une mission : engager à la lutte une classe ouvrière qui ne porte pas encore ce nom. Il faut dire qu’à cette époque les prophètes pullulent. Le saint-simonien Prosper Enfantin vit retiré avec ses disciples sur la colline de Ménilmontant, Fourier développe sa théorie des attractions passionnées entre les contraires, le Mapah revendique une androgynie divine et prône la fusion des principes mâles et femelles pour atteindre la divinité – cette Arche de la Nouvelle Alliance se réunit dans l’Île Saint-Louis. Des femmes offrent leur corps pour réaliser l’union avec le Tout. Quant à Flora, une fois encore éprise de sa propre indépendance, elle entame un Tour de France à la rencontre des ouvriers. En butte aux tracasseries des autorités, diversement accueillie mais le plus souvent choyée, protégée, saluée, elle publie et diffuse, grâce à ses appuis ouvriers son édition de l’Union ouvrière. Malade, de plus en plus épuisée, elle va jusqu’à la limite de ses forces et même au-delà. Elle décèdera à Bordeaux le 22 octobre 1848. Huit mille personnes se joindront au cortège.

Vivant et documenté, le livre d’Évelyne Bloch-Dano rend présente l’effervescence des années 1830-1848 et les remous qui agitent en profondeur la société de cette époque. Elle donne de Flora Tristan une vision non univoque, montrant les différentes facettes du personnage, ses contradictions profondes, l’absolutisme sans concession qui la pousse et lui fait se masquer à elle-même, parfois, la réalité de son comportement et les aménagements qu’elle trouve avec sa conscience pour justifier son action. On n’en reste pas moins époustouflé par ce que Flora Tristan réussit à accomplir en l’espace d’une quinzaine d’années dans des conditions plus que difficiles, affrontant l’inconnu et les hostilités en tout genre avec une hargne qui force l’admiration. Cette femme, avec ses outrances et son refus de la mesure donne une belle leçon de vie aux frileux de tous acabits…

Flora Tristan, la femme-messie d’Évelyne Bloch-Danno (© Grasset 2001, Livre de Poche 2018)

Flora Tristan. Une Femme-messie contradictoire mais révolutionnaire.

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