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Arts-chipels.fr

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

Ce film qui se livre à une attaque en règle du colonialisme en Argentine au XVIIIsiècle offre une perception au scalpel de la société de l’époque où la peur de l’autre et l’étrangeté des cohabitations ethniques le disputent à une certaine angoisse devant l’inconnu qui réside aux portes de ce monde artificiel qu’est la colonie. Un film fascinant et étrange.

Don Diego de Zama est un magistrat à peu près modèle. Mesuré dans ses jugements, bien qu’il se comporte en maître parfois violent au milieu des esclaves noirs qui assument le quotidien domestique des colons, il est plus enclin à la compréhension qu’à la punition. Il observe ceux qui l’entourent et tente d’avoir un jugement sans excès. Mais il est comme à côté de sa propre existence. Il vit une vie artificielle, déconnectée, loin de sa famille demeurée en Espagne. Il attend du vice-roi du Río de la Plata qu’il plaide auprès du roi d’Espagne son retour au pays pour quitter cette société dans laquelle il erre à la dérive plutôt qu’il n’y vit, le regard accroché à la mer dans l’espoir de partir. Dans ces terres lointaines, l’étiquette de la cour, des soies et des velours, des satins et des rubans a disparu. Si on conserve une apparence de cérémonial, qu’on se coiffe encore de perruques poudrées, celles-ci sont mal ajustées, mises sur la tête à la va-vite et laissent voir les cheveux. Quant au nègre de service, s’il porte une veste de satin, fripée et décrépie, il va pieds nus et n’a, en guise de culotte, qu’un vieux tissu pour lui ceindre les reins. Ainsi Laeticia Martel campe-t-elle en quelques images le portrait d’une société du bout du monde dont la déconfiture, si loin de la capitale, saute à la figure.

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

La chaîne de la servilité et de la compromission

Les « blancs » règnent sur une communauté bigarrée. À côté des noirs qui les servent vivent les autochtones qui conservent, en dépit de leur « occidentalisation » forcée, leurs traditions, leurs rituels et une joie de vivre qui s’exprime à l’écart. Le métissage y est de règle pour ces fonctionnaires exilés parfois loin de leurs familles. Zama lui-même y a sacrifié avec une indienne mais le refuse avec les Africaines, comme s’il établissait une gradation dans la sous-humanité. D’un bout à l’autre de la chaîne, la servilité est de mise. Qu’elle soit obtenue par la brutalité et la violence – que valent ces esclaves et ces indiens dont on se demandait, peu de temps auparavant, s’ils avaient une âme, et donc s’ils étaient des hommes ? – ou gouvernée par le système de la carotte, elle n’est en pas moins omniprésente. Elle ne s’exerce pas seulement sur les inférieurs de couleur mais à tous les échelons de la société. Zama demeure suspendu au bon vouloir du vice-roi, dont il quémande humblement l’intercession. Quant au potentat, il se joue du désir de retour au pays du magistrat, le lui monnaye, l’obligeant à des compromissions qui l’entraîneront de plus en plus loin de ses convictions. Pris au piège, Zama s’enfonce peu à peu vers un état où il perd la qualité d’homme… Marionnette ballottée, il se dégrade, entame une descente aux enfers qui s’accentue au fil du film

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

Un film de femme

Laeticia Martel pose sur la société coloniale un regard de femme. C’est à travers leurs yeux que nous percevons le microcosme colonial. Elles sont omniprésentes. Esclaves impertinentes qui ne craignent pas de signifier ce qu’elles pensent en dépit d’un châtiment prévisible, Indiennes pleins de vivacité qui se moquent de Zama en le traitant de voyeur parce qu’il les observe, elles ont ce regard qui décompose, met à nu. Du fond de leur captivité elles conservent la liberté de parole et de comportement. Elles rient, plaisantent, discutent dans leur langue, elles sont infiniment vivantes. Elles soulignent la non intégration du corregidor à leur société. Avec ses compatriotes féminines, Zama n’est pas plus intégré : même la femme qu’il courtise se joue de lui et se donne à un autre…

Chronique d’une gangrène

L’impérialisme colonial dépeint par Lucrecia Martel a des saveurs de monde finissant qui se décompose et pourrit de l’intérieur. Quelque chose est grippé dans la machine toute-puissante du colonialisme. Les esclaves craignent les coups, qui surviennent souvent, mais conservent une forme d’insolence indolente face aux exigences de leurs maîtres. La révolte gronde, fomentée par un rebelle insaisissable, Vicuña Porto, dont on ne sait s’il est mort ou vivant, légende vivace, être multiforme qui a pour nom l’espoir d’un ailleurs, porté par un et en un comme par cent et de ce fait indestructible. Moyen de gagner son salut ou geste désespéré, Zama se lance à la poursuite du mutin. Un combat perdu d’avance, le baroud d’honneur d’un homme revenu de tout qui s’abandonne peu à peu à un désespoir sans fond. La vie vaut-elle d’être vécue dans ces conditions ? C’est la question que pose le film, au travers d’une réflexion d’enfant.

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

De la « civilisation » à la « barbarie »

Si la première partie du film campait la vie coloniale et ses travers, à l’embouchure du Río de la Plata, la seconde, consacrée à la « quête » de Zama, le mène vers le nord du pays à la frontière du Paraguay et du Brésil. Passée la frange côtière étroite, un autre monde grouille. Indiens furtifs qui rôdent autour du petit groupe de soldats avant de les dépouiller de leurs montures, aux corps teints en rouge et aux cérémonies étranges, peuples d’esprits qui se fondent dans la nature dont ils sont partie intégrante, cette même nature qui se montre hostile aux Occidentaux, dont les piqûres sont venimeuses, où il faut affronter la fièvre, la marche dans les marais et le silence habité d’une myriade de cris, de frôlements, de présences invisibles. Ici les colons ne sont plus rien que des hommes gouvernés par la peur. Non plus les maîtres mais des victimes potentielles, désarmées face à ce monde qui leur échappe. Dans cette jungle où ils se débattent, ils sont sans repère car les règles qui régissent la « civilisation » n’ont plus cours. Ceux qui veulent maîtriser la nature ne peuvent comprendre ceux qui s’y fondent pour prendre part à la grande symphonie de l’univers.

Zama. Un film d’une beauté âpre et déroutante

Un grand flot lyrique et cruel

La société d’alors, avec ses mosaïques de communautés, Lucrecia Martel la reconstitue à travers la diversité d’origines de ses acteurs. Elle dit aussi la porosité des frontières à cette époque. Au Mexicain Daniel Giménez Cacho, qui joue Zama, elle accole une Espagnole (Lola Dueñas), un Brésilien (Matheus Nachtergaele, Vicuña Porto) aux intonations chantantes caractéristiques, mais aussi des indiens Guaranis et la population noire qui contribua à fonder, à son corps défendant, la colonisation. Elle les fait parler dans leur langue, oppose leurs attitudes, montre la barbarie de la civilisation et l’humanité des sauvages à travers des images d’une stupéfiante beauté. Dans cette nature, majestueuse, fouillis buissonnant d’où émergent des palmiers géants qui dressent leurs chefs couronnés, les hommes sont têtes d’épingle, particules microscopiques perdues et abîmées dans le foisonnement végétal qui les enserre. Avec la même vigueur, la même force brute, la réalisatrice s’attaque à la société des colons. Comportements scrutés sans complaisance, angles de prises de vue donnant à voir, à lire, elle montre leur sauvagerie, leur soif de richesse, inextinguible, et les extrémités où celle-ci les conduit. Lucrecia Martel dépeint sans pitié cette société « civilisée » qui ne se donne même plus l’excuse de l’apparence et étale ses chancres au grand jour, indifférente à son image et à ses maisons de terre battue où les murs se lézardent et pèlent. On contemple, fasciné, un visage inconnu de la colonisation, une face noire, sale, dépourvue d’ors et de lustre, rendue à sa justification première : le lucre. Point de valse brillante, de bijoux clinquants, de réunions mondaines mais une réalité âpre et sans fioriture. Même si le film apparaît un peu long et aurait gagné à être resserré, il garde une saveur âcre et forte à laquelle on ne peut manquer d’être sensible. Il indique clairement son camp, celui des populations autochtones et des opprimés, et résonne étrangement dans la société d’aujourd’hui en l’Amérique latine, où le modèle social atteste encore, en dépit des dénégations officielles, de la différence entre la société « blanche » et les autres.

Lucrecia Martel scrute en gros plan la lente désintégration de Zama, son visage qui se marque, qu’abandonne tout désir de paraître, la barbe qui gagne, les vêtements qui se maculent et deviennent lambeaux. Cependant, loin de se perdre, le personnage semble se gagner, revenir à lui-même. À la fin, lorsqu’il n’est plus qu’un ersatz d’homme, paradoxalement, un sourire s’esquisse sur ses lèvres. Peut-être est-ce là l’issue que la réalisatrice trouve à Zama : « embrasser l’absurde et se jeter dans le bonheur ». Se perdre pour enfin se gagner.

Zama. Film argentin de Lucrecia Martel– 2018. D’après le roman d’Antonio di Benedetto

Scénario de Lucrecia Martel

Photographie : Rui Poças

Avec : Daniel Giménez Cacho (don Diego de Zama), Lola Dueñas (Luciana Piñares de Luenga), Matheus Nachtergaele (Vicuña Porto), Juan Minujín (Ventura Prieto), Rafael Spregelburd (le capitaine Hipólito Parrilla), Nahuel Cano (Manuel Fernández), Daniel Veronese (le gouverneur).

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