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Arts-chipels.fr

Règles douloureuses. Une plongée sensible et politique dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui

Règles douloureuses. Une plongée sensible et politique dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui

Kopano Matlwa propose, à travers ce roman d’une femme devenue malgré elle une victime expiatoire, une vision de l’intérieur de l’Afrique du Sud contemporaine. Une plongée au cœur de la problématique de la fin de l’apartheid.

Masechaba est devenue médecin parce qu’elle voulait sauver les autres. Lorsqu’elle a ses règles pour la première fois, elle croit à une punition divine, d’autant que l’écoulement du flot rouge ne cesse pas jusqu’à ce que, instruite par son métier, elle se fasse opérer. Dieu est présent partout pour elle, elle lui parle, le prend à partie, ponctue le récit qu’elle fait à la première personne de sa vie de citations de la Bible. Mais rien ne correspond à l’image qu’elle s’était faite d’un avenir radieux. Les malades reposent dans des draps sales, entassés à cent dans une salle censée en contenir vingt, avec des toilettes qui débordent et un manque d’hygiène criant. Dans cette société post-apartheid d’Afrique du Sud, même si les noirs et les blancs se mélangent – mal – la situation n’a guère évolué. Au-delà des réformes institutionnelles, le chancre est dans les têtes : haine de soi des noirs qui se tressent les cheveux pour effacer la trace de leurs cheveux crépus, mais aussi haine entre les communautés. Là-bas, le responsable, c’est encore et toujours l’étranger, pas seulement le blanc ou les Chinois qui s’installent mais les autres noirs, venus d’ailleurs. Aussi, quand Masechaba se lie d’amitié avec Nyasha, la Zimbabwéenne, sa mère dit clairement son hostilité à la voir partager son appartement avec elle. Nyasha a des positions radicales. Elle porte des dreadlocks pour protester contre le « blanchiment » de ses semblables, porte sa négritude fièrement sur son front. Mais lorsque Masechaba décide de faire circuler une pétition dénonçant la xénophobie de ses frères, elle le lui déconseille pour éviter d’agacer les siens. Masechaba passe outre. Violée par trois hommes – ses semblables – elle portera de manière indélébile le poids de cette agression qu’elle ne dénonce pas. Une enfant naîtra de cette agression sauvage et peut-être avec elle l’amorce d’une rédemption.

Politiquement incorrect

Ce roman attachant dit avec une conscience aiguë la difficulté d’être, aujourd’hui, d’une noire en Afrique du Sud. Elle dresse un portrait sans complaisance de cette société où les comportements individuels contredisent l’image très politiquement correcte que nous avons de ce pays après l’abolition de l’apartheid. Elle montre que long encore est le chemin pour parvenir à effacer les méfaits du passé. Mais, au-delà de la position politique, elle livre le portrait d’une souffrance individuelle, incarnée, qui nous émeut et nous bouleverse.

Règles douloureuses de Kopano Matlwa (Le Serpent à plumes, 2018), traduit de l’anglais par Camille Paul

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