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Arts-chipels.fr

Les Impressionnistes à Londres – Exil et marché de l’art

Les Impressionnistes à Londres – Exil et marché de l’art

L’exposition présentée par le musée du Petit Palais offre l’occasion de découvrir la diversité des approches de la société victorienne qu’ont eue les peintres français et l’influence qu’ont exercée l’un sur l’autre l’impressionnisme et l’art anglais. Une relecture mutuelle sous le signe d’un marché international de l’art naissant.

Lorsqu’en 1870, le Second Empire s’effondre après la défaite de Sedan, la France se trouve en proie à de lourdes difficultés : les Prussiens sont aux portes de Paris, la Commune éclate et sa répression est sanglante. Paris prend des allures de champs de ruines que l’exposition révèle à travers les peintures de Siebe Johannes Ten Cate (la Cour du Carrousel et les ruines des Tuileries) ou d’Isidore Pils (Ruines du salon de Mars, palais de Saint-Cloud). La mort et la désolation marquent la vision du Siège de Paris de Meissonnier ou celle de Gustave Doré, sombre vision dans un Paris triste et désert d’une Sœur de la Charité sauvant un enfant : épisode du siège de Paris en 1870. Bref, il ne fait pas bon vivre pour les peintres à Paris et nombre d’entre eux choisissent l’exil. Une communauté française hétéroclite tant sur le plan des styles que relativement à ses motifs d’exil se forme dans la capitale britannique

Gustave Doré, Sœur de la Charité sauvant un enfant : épisode du siège de Paris en 1870 (vers 1871, Le Havre, musée des Beaux-Arts André Malraux)

Gustave Doré, Sœur de la Charité sauvant un enfant : épisode du siège de Paris en 1870 (vers 1871, Le Havre, musée des Beaux-Arts André Malraux)

Une communauté française regroupée

Partisans de l’Ancien Régime comme ex-Communards ou républicains sont aidés par les émigrés de plus longue date tel le peintre et graveur Alphonse Legros, arrivé à Londres en 1863. Très orienté à gauche, il accueillera les Communards exilés et contribuera, tant en les hébergeant (comme Jules Dalou) que par son réseau de relations, à introduire ses compatriotes. Il fait aussi connaître Rodin ou Degas. Mais la communauté artistique française gravite également autour du marchand d’art et galeriste Paul Durand-Ruel, qui emporte de France une partie de sa collection et ouvre à Londres une galerie. Il y expose Corot et les peintres de Barbizon ou Delacroix. Pari sur l’avenir, il montre aussi Pissarro, Sisley et Monet, entre autres.

Il y a là des peintres et graveurs comme Gustave Doré, Corot, Tissot, Whistler, Sisley, Pissarro mais aussi Daubigny, Alphonse Legros ou encore l’Italien devenu Français d’adoption, Giuseppe de Nittis, et les sculpteurs tels Jules Dalou et Jean-Baptiste Carpeaux. Derain, qui clôt l’exposition, parti sur les traces de Monet à l’instigation de son marchand, Ambroise Vollard, se frottera à l’Angleterre à l’aube du fauvisme dans les premières années du XXe siècle. L’art moderne entre en lice à la toute fin de l’exposition…

JamesTissot, Vacances (vers 1876, Londres, Tate Britain)

JamesTissot, Vacances (vers 1876, Londres, Tate Britain)

Un accueil variable selon les artistes

La capitale britannique reçoit diversement ces artistes venus d’ailleurs. Si le réalisme de Courbet a un impact certain sur la jeune génération face au néoclassicisme plutôt fade défendu par la Royal Academy, Carpeaux peine à trouver sa place. La sensualité de ses sculptures heurte la bienséance britannique qui les considère comme impudiques. Dalou tire mieux son épingle du jeu, glorifiant l’amour maternel dans des œuvres pleines de douceur. Quant à James Tissot – de son vrai nom Jacques-Joseph Tissot – anglophile convaincu, il s’adapte très vite aux attentes de la société britannique. Peintre dandy trouvant ses références à la fois dans Hogarth et dans une certaine peinture anglaise du XVIIIe siècle, il y introduit une part de légèreté toute française, parfois empreinte d’une certaine malice dans sa manière de percevoir la gentry britannique. La Galerie du HMS Calcutta (Portsmouth), vers 1876, lui offre l’occasion de jouer sur les mots – Calcutta = quel cul t’as – en représentant de dos une élégante au postérieur callipyge lourdement enrubanné, ou lorsqu’il dépeint un concert, au cours d’une réunion mondaine où les musiciens se produisent dans l’indifférence générale devant un public plus préoccupé de cancaner que d’écouter. Sa cérémonie du tea time au cours d’une partie de campagne (Vacances, vers 1876) est un petit miracle d’humour au deuxième degré avec son jeune homme alangui sur le bord d’un étang et ses personnages distillant un certain ennui, leur tasse d’eau chaude à la main…

Alfred Sisley, les Régates à Molesey (1874, musée d'Orsay)

Alfred Sisley, les Régates à Molesey (1874, musée d'Orsay)

Londres, ville spectacle et objet de fascination

Les peintres n’en délaissent pas pour autant le désir de peindre la vie « moderne ». Il faut dire que Londres est la cité de tous les contrastes. L’industrialisation a donné naissance à nombre de quartiers pauvres aux maisons de brique, parfois en bordure de voie ferrée, que Gustave Doré représente (Au-dessus de Londres depuis une voie ferrée), d’ouvriers fumant sur un pont en contemplant le Parlement ou de scènes de rue dont le grouillement populeux fascine Giuseppe de Nittis. Alphonse Legros sacrifie à la glorification des gens modestes avec son Chaudronnier, dit aussi le Rétameur de campagne (1874). Quant à Sisley, il dépeint à petites touches nerveuses et enlevées les Régates de Molesey (1874) où l’orientation des touches suggère les rameurs plus qu’elle ne les définit.

La Tamise, avec son allure hybride entre rivière et mer, ses grands voiliers qui dressent le squelette de leurs mâts aux voiles repliées et l’immensité du fleuve à l’activité incessante n’est pas en reste parmi les sources d’inspiration. Et puis, il y a le brouillard, ce fog qui ternit l’air, abîme les contours dans un flouté incertain, noie formes et couleurs et interpelle Monet au point qu’il reviendra au début des années 1900 pour capter la lumière qui émane de cet air cotonneux dessinant la silhouette fantomatique de monuments qui se détachent à peine en ombre chinoise sur un fonds noyé. Whistler, avec la magnifique série des Nocturnes, dépeint cette atmosphère entre chien et loup, noyée de bleu-gris où les humains ne sont plus que des silhouettes indistinctes à peine différenciées, translucides, sur lesquelles glisse le regard tandis que les premières lumières s’allument au loin, se reflétant sur l’étendue calme des eaux. La lumière se fera stridente avec la vision « électrique » de Leicester Square par Monet, les couleurs primaires des toiles de Derain, ses roses acidulés, ses bleus profonds, ses rouges éclatants, ses verts printemps.

James Whistler, Nocturne bleu et argent: Chelsea (1871, Londres, Tate Britain)

James Whistler, Nocturne bleu et argent: Chelsea (1871, Londres, Tate Britain)

Le spectacle de la nature

La nature est partout. Et surtout dans les jardins anglais, si caractéristiques. À Hyde Park que dépeint Claude Monet avec la ville en fond, à Dulwich College, que Pissarro brosse avec ses reflets dans l’eau, à Kew Garden qu’il évoque à petites touches enroulées mais aussi dans l’évocation que recrée James Tissot de l’Impératrice Eugénie et le prince impérial dans le parc de Camden Place, Chislehurst (1874-1875) où la chute de l’Empire rejoint la saison d’automne et la chute des feuilles.

Tout au long du parcours, des bornes sonores, équipées d’écouteurs façon téléphone fin de siècle, restituent, au travers de dialogues, le comportement de la bonne société londonienne, les réactions face à ces étranges étrangers débarqués sur le sol de l’île. Elles rappellent que, dans sa forme d’origine à la Tate Britain, l’exposition croisait les œuvres d’artistes français et anglais et que la rencontre – ou la confrontation – était au cœur du débat. Ici les salles sont dans leur majorité dédiées à un seul artiste, ce qui rétrécit notre perception quant à la manière dont plusieurs d’entre eux ont abordé les mêmes thèmes. Il n’empêche. La cohabitation remarquable dans sa diversité des différents courants qui ont traversé, via les Français, l’Angleterre victorienne, est intéressante, même si l’on sait que l’impressionnisme a peu suscité d’engouement Outre-Manche, à la différence de ce qui s’est produit sur le continent américain. Au travers de cette petite colonie artistique s’écrit aussi l’histoire d’une première internationalisation du marché de l’art. L’art a basculé du monde des mécènes à celui des marchands. Bienvenue dans le monde « moderne » !

Claude Monet, le Parlement de Londres, effet de soleil dans le brouillard (1904, musée d'Orsay)

Claude Monet, le Parlement de Londres, effet de soleil dans le brouillard (1904, musée d'Orsay)

Les Impressionnistes à Londres. Artistes français en exil 1870-1904

Commissariat de l’exposition : Isabelle Collet et Christophe Leribault (Petit Palais), Caroline Corbeau-Parsons (Tate Britain)

18 juin – 14 octobre 2018. Tlj sauf lundi, 10h-18h, le vendredi jusqu’à 21h.

Petit-Palais – Musée des beaux-arts de la Ville de Paris – Avenue Winston-Churchill – Paris 75008

Tél. 01 53 43 40 00. Site : www.petitpalais.paris.fr

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