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Arts-chipels.fr

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Quand le proverbe se fait peinture sociale par-delà le temps. Une manière réjouissante et salutaire de revisiter les classiques

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Quand le proverbe se fait peinture sociale par-delà le temps. Une manière réjouissante et salutaire de revisiter les classiques

Cette pièce subtile et enlevée, transposée par la mise en scène dans notre monde contemporain, est un délice d’ironie délicate, de brio dans les échanges à fleurets mouchetés entre les personnages et d’analyse fine des réalités sociales inséparables de la ronde des rapports amoureux.

 

Créée en 1848, en pleine révolution, la pièce apparaît à l’époque comme une incongruité dans le paysage. Pensez donc ! : « un marquis marivaude avec une comtesse ! La rude main du peuple n’est plus là ! », se gausse la critique. Et pourtant, cette pièce légère d’un dandy alcoolique et dépressif témoigne d’un sacré culot dans sa manière de regarder la société et de concevoir les rapports amoureux. Si les grandes pièces, tel le foisonnant et désabusé Lorenzaccio ont éclipsé les « proverbes » mussétiens que sont aussi On ne badine pas avec l’amour et Il ne faut jurer de rien, ces comédies de mœurs n’ont rien perdu de leur virtuosité et de leur justesse dans la vision du comportement humain.

 

(c) Stanislas Liban

(c) Stanislas Liban

Un chassé-croisé amoureux

Le Comte, la trentaine soupire aux pieds d’une Marquise, jeune veuve qui feint de ne pas comprendre ce que l’autre lui veut tout en entretenant la flamme. Elle le malmène, le tance, le provoque jusqu’à l’amener peu à peu à quitter sa réserve bienséante pour se lancer à corps perdu dans l’aventure amoureuse. Un ballet nuptial, une danse de la séduction où l’un et l’autre, jouant au chat et à la souris, jouent à qui perd gagne jusqu’à finir par se trouver.

Ils ne sont plus, l’un et l’autre, de première jeunesse. « je commence à avoir trente ans, dit-elle, et je perds le talent de vivre. » Elle connaît les frasques du comte, ses nombreuses maîtresses. Lui, éperdu d’amour, se trouve dans une situation nouvelle, mendiant transi affolé par cette femme qui l’attire et le repousse, le fait valser au gré de ses hésitations. Leur rencontre n’a donc rien des émois de la première jeunesse. Ils sont imparfaits mais le savent. Ils ont vécu et leurs mécanismes de défense sont en place. Il leur faudra mettre à bas les barrières pour se reconnaître et se trouver, librement, détachés des conventions.

(c) Stanislas Liban

(c) Stanislas Liban

Une transposition moderne

Lui est devenu un hipster bobo un peu maniéré, barbe florissante et soignée, petit costume prince-de-galles sur une chemise immaculée, bonnet de laine sur la tête en guise de chapeau. Elle s’est muée en jeune femme libre dans un décor de chambre d’étudiant, pouf et chaise de plastique, que décorent, en guise de tableaux, des bonnets agencés artistiquement. Un ananas aux teintes métallisées trône dans un coin, une lampe aux filaments décoratifs complète le décor. Foin des boudoirs de marquises ! Les portes grincent, le coin du feu est devenu écran d’ordinateur diffusant, bruit inclus, une scène de feu crépitant et joyeux. Les cell phones servent à capter le monde mais aussi à éclairer les personnages. Quant à la musique, elle emprunte aux tubes de l’été truffés, comme il se doit, d’histoires d’amour.

Et pourtant les comédiens parlent la langue de Musset, cette langue du XIXe qui semble décalée dans ce décor et résonne étrangement. Elle s’élève, légère comme une bulle de champagne, scintillante et diaprée dans la lumière de cet échange vif et sans concession entre les deux personnages. Elle nous livre des paroles très actuelles que le contraste du style rend d’autant plus présentes. La subtile distance introduite entre passé et présent renvoie dos à dos les deux époques mais tisse aussi un lien qui nous dit qu’en dépit de la distance, les problématiques développées dans la pièce restent d’actualité.

Une comédie de mœurs

Au-delà des méandres tortueux de l’amour, de la difficulté à s’engager née des expériences passées, ou de l’appel à dépasser les interdits pour s’accepter soi-même et reconnaître l’amour qu’on porte à l’autre se dessine une vision moins légère, que la mise à la sauce contemporaine n’occulte pas. Le comte et la marquise ont vécu. Mais tous deux ont aussi la nécessité – sociale – de se caser. Elle, parce que l’âge venant, elle ne pourra pas indéfiniment continuer son existence mondaine solitaire, lui parce qu’être célibataire à trente ans n’est pas un gage de réussite. C’est aussi pourquoi leur relation ne peut se satisfaire d’être une aventure et qu’elle se solde par un mariage. Au-delà de l’histoire d’amour, il y a un deal. Elle accepte car elle est marquise et lui seulement comte, de se marier au-dessous de sa condition. En échange, il est riche, ce dont elle a besoin. Même s’il sacrifie avec allégresse les conventions sur l’autel de l’amour, Musset n’abandonne pas le regard acerbe qu’il porte sur la société.

(c) Stanislas Liban

(c) Stanislas Liban

Une mise en scène déjantée et burlesque

Le traitement fait à la pièce, qui pousse vers le comique, en accentue le côté acerbe. Le Comte et la Marquise s’attirent et se repoussent en permanence, se hument, se tournent autour avant de se trouver. La Marquise est une femme qui ose mais en même temps qui attend. Le Comte voudrait bien mais il n’ose pas avant de s’enhardir. Elle le provoque mais recule à chaque assaut. Ils se balancent des vérités à la figure sans prendre de gants.

La drôlerie s’installe à tous les étages. C’est d’abord le burlesque de l’amoureux transi qui arrive avec un papier censé envelopper un bouquet de fleurs dont les fleurs ont disparu, sans doute tombées en route, qui repart en chercher et les voit s’effondrer, les jette finalement pour revenir avec un bouquet de carottes. Il perd ses chaussures à tout bout de champ, offre son nom, sa fortune et son honneur en entamant un strip-tease et en déposant vêtements et chaussures devant sa belle. C’est la suite de faux départs permanents qui ponctue le spectacle. Le Comte hésite chaque fois à partir, revient sur ses pas. Quand il fait mine de s’en aller pour de bon, elle le rappelle, comme s’ils étaient reliés par un fil invisible. C’est le caractère potache de l’amoureux qui, se croyant éconduit, envisage le suicide en mimant son hésitation entre l’immolation par le feu, la carotide tranchée, le pistolet et la pendaison. C’est aussi la liberté des corps qui se déhanchent au rythme de la musique, ces hashtags incongrus que les personnages dessinent avec leurs doigts à tout bout de champ, ces mimiques répétitives du bonjour-au-revoir qui renvoient à l’univers codifié de la gestuelle d’jeun’s. C’est enfin un jeu de massacre qui évolue chez les personnages vers un jeu subtil où l’excès masque la grande pudeur, où le champ de bataille façon seaux d’eau à la figure et roulés boulés l’un sur l’autre au sol offre aux adversaires une proximité physique dont l’érotisme n’est pas absent. Quand le cave se rebiffe, la mégère s’apprivoise…

On est dans le clownesque sans forcer le ridicule. Les comédiens se mesurent à un rythme effréné, se tordent, exagèrent les attitudes, prennent le public à partie. L’expression physique contredit le texte, le commente, en fait une lecture critique. On s’amuse énormément tout en savourant la finesse des dialogues de Musset. Si l’on peut regretter que la transposition dans le monde moderne de la fable laisse de côté le caractère révolutionnaire que revêtait au XIXe siècle ce féminisme avant la lettre et cette liberté de penser – qu’on se souvienne en passant que Musset fut aussi l’amant de George Sand et qu’il fut à bonne école – le spectacle n’en demeure pas moins un formidable appel à la liberté. Il gagne une modernité qui reste remarquable plus d’un siècle et demi plus tard et une actualité qui nous parle aujourd’hui, ici et maintenant. Dans l’entre-deux de la porte ouverte ou fermée, c’est un nouveau monde qui apparaît, dans la manière dont les personnages choisissent d’écrire leur destin et d’exercer leur liberté mutuelle.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset (1845)

Mise en scène : Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers

Avec : Anne-Sophie Liban et Matthias Fortune Droulers, en alternance avec Katia Miran et Vladimir Perrin

Du 27 mars au 12 mai 2019, du mardi au samedi, 18h30, le dimanche à 15h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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