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Arts-chipels.fr

Mon Lou. L’amour fou en temps de guerre.

Mon Lou. L’amour fou en temps de guerre.

La correspondance et les poèmes d’amour d’Apollinaire à Lou forment la matière d’un beau spectacle où se dessinent les différentes facettes de l’écrivain et du poète terrassé par la guerre avant de l’être par la grippe espagnole.

Guillaume Apollinaire rencontre Louise de Coligny-Châtillon en 1914, quelques mois avant de partir à la guerre. Il se prend d’une passion folle pour elle, lui écrit tous les jours des lettres de plus en plus débridées et audacieuses, lui dédie des poèmes. Mais la belle se lasse et la rupture est consommée un an plus tard. L’incandescence devient cendres sous le feu des obus.

Un échange à sens unique

Si les lettres et les poèmes d’Apollinaire à Lou ont été conservés, et publiés, seule une lettre de Lou nous est parvenue. C’est peu pour un échange. Il se mue dans le spectacle en un monologue obstiné qui clame l’amour au vent qui passe, se lamente de l’absence de nouvelles, s’insurge devant l’éloignement de la belle. Il faut dire qu’il a affaire à forte partie. Femme libre, aviatrice, portant des pantalons, partie elle-même sur le front, Louise témoigne en son temps d’une indépendance exceptionnelle. Elle mène le bal et Apollinaire court derrière. Derrière est d’ailleurs le mot qui convient pour cette relation torride où l’auteur des Onze mille verges ne met pas qu’un amour éperdu pour midinettes mais une relation de chair qui ne dédaigne ni le fouet ni la fessée. Mais foutre ! les images restent belles et poétiques.

« Nous pouvons faire agir l’imagination,

Faire danser nos sens sur les débris du monde,

Nous énerver jusqu’à l’exaspération

Ou vautrer nos deux corps dans une fange immonde. »

De l’homme éperdu qui s’émerveille de l’intérêt que lui porte cette jeune femme, lui le rocher massif aux traits lourds et sans grâce, lui le « vieil » homme – il a alors trente-quatre ans et ils n’ont, de fait, qu’un an d’écart –, qui s’inquiète de l’éloignement qu’il sent s’intensifier chez elle, on ne peut dissocier le jouisseur, dont la crudité ne reste pas sur le seuil : « Je t'embrasse, je t'aime, je t'adore, je te suce, je te baise, je t'encule, je te lèche, je te fais feuille de rose, boule de neige, tout tout tout absolument tout, mon adorée, je te prends toute. » Mais qu’on ne s’y trompe pas, nous restons, encore et toujours, dans le registre de l’amour fou. « Le vice n’entre pas dans les amours sublimes. » Mais le temps est à l’œuvre. Pour intense qu’il soit, un amour à sens unique ne peut survivre et malgré une rencontre en 1915 qui tourne au mode un peu aigre, il finira par se dissoudre et s’éteindre.

Mon Lou. L’amour fou en temps de guerre.

L’amour en temps de guerre

L’engagement volontaire d’Apollinaire dans la Première Guerre mondiale peut paraître incongrue. Comment un poète peut-il avoir envie de s’engager, la fleur au fusil, dans une guerre qui ne le concerne même pas puisqu’il n’est pas français ? Pour cela sans doute, justement. Pour être enfin intégré, avoir rang égal avec les Français de souche. Son côté va-t-en-guerre ressort dans sa correspondance. Dans cette guerre où Apollinaire voit – ou feint de voir – un gigantesque feu d’artifice, plein de bruit et de couleurs, Lou devient figure guerrière :

« Nos 75 sont gracieux comme ton corps

Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus qui éclate au nord. »

Les obus se font « membres génitaux », « fleur mâle », les corps fatigués « deux canons tombés de leur affût »et le « cœur d’Artilleur » du poète « se met en batterie » pour la femme qu’il idolâtre. Peut-être la guerre, ce risque à tout moment de disparaître, donne-t-elle un caractère d’urgence à cette correspondance, à la nécessité de ne plus s’encombrer de circonvolutions, d’aller à l’essentiel, de répondre à la violence de la guerre par la crudité du langage.

Mon Lou. L’amour fou en temps de guerre.

Lou, une femme pour toutes les femmes

De Lou nous ne saurons rien, en tout cas rien qui la définisse par elle-même sinon que son indépendance farouche – elle ne cache pas au poète sa relation avec un autre – fut pour lui à la fois souffrance et acceptation. Christian Pageault choisit de lui substituer, d’une certaine manière, une autre femme, en écho à l’intérêt de la comédienne, Moana Ferré, pour ces textes. Femme de notre temps, elle redécouvre ces lettres, des lettres que chaque femme aimerait avoir reçues, des lettres qui suscitent parfois une moue amusée, un sourire ironique, de l’émotion aussi. Moana Ferré se glisse en elles comme dans une seconde peau, lectrice semant sur le plancher les lettres pliées en origami comme autant de petits cailloux pour cheminer dans l’aventure. Car de papier avant tout est la relation qui a donné naissance à plus grand qu’elle. C’est par le papier qu’elle a survécu, a été magnifiée, a pris les dimensions du mythe. C’est aussi sur des rouleaux de papier que s’étalent les coulures laissées par de gros pinceaux pour former le décor. D’encre et de papier est le récit de cet amour, peut-être même sa raison d’être. Tout le reste est littérature…

Mon Lou. Textes de Guillaume Apollinaire extraits des Lettres à Lou et des Poèmes à Lou

Mise en scène : Christian Pageault

Scénographie : Isabelle Jobart

Avec : Moana Ferré

Du 18 avril au 23 juin 2018, du mardi au samedi, 19h

Théâtre Le Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris

Tél. 04 42 22 66 87. Site : www.lucernaire.fr

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