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Arts-chipels.fr

Loretta Strong. Symphonie grinçante pour un homme seul

(c) Eric Dydim

(c) Eric Dydim

Loretta Strong est de ces pièces inclassables créées dans les années 1970. Gaël Leveugle, metteur en scène et comédien, se glisse dans la peau de Copi pour nous livrer une version sans concession de ce texte aux accents surréalistes. Un beau travail d’acteur.

Sur des écrans haut perchés se succèdent des images énigmatiques : animaux de tous acabits, hommes ensanglantés. Ils sont remplacés, en fond de scène, par des phares dont l’intensité devient insoutenable tandis qu’un vrombissement traversé de distorsions s’installe comme un fond sonore. Nul point de repère dans cette abstraction qui ne se rapporte à rien. La lumière qui s’intensifie fait mal aux yeux, crée l’inconfort. Puis le noir se fait. Dans un cube délimité par des tubulures, un homme apparaît, à peine défini dans la pénombre. Il n’a pour seul vêtement que la lumière qui dessine sur sa peau des formes mouvantes au fil des tableaux.

Du soliloque comme un des beaux-arts

Il trace, peu à peu, une étrange histoire. Dans un temps incertain, qu’on peut imaginer futur de science-fiction, un personnage, dans une navette spatiale, tente désespérément d’établir un contact avec la Terre. Son compagnon est mort car on a négligé de brancher l’oxygène qui lui est nécessaire. On apprendra par la suite que l’homme dont on devine l’anatomie est une femme, Loretta Strong. Elle se demande qui la fécondera pour perpétuer l’espèce. Sa correspondante est, elle aussi, une survivante car la Terre a explosé. D’étranges créatures peuplent cet univers : des singes agressifs, des Plutoniens peu aptes à l’action. Dans cet univers dont les verrous ont sauté, les hommes tuent et se mangent, cannibales par besoin, les morts sortent des frigos où l’on voudrait les enfermer, les rats sont devenus les mâles reproducteurs dont Loretta accouchera à plusieurs reprises. Quant à Loretta, elle a une mission : ensemencer Bételgeuse avec l’or qu’elle transporte. Mais voici que Bételgeuse explose aussi, la mort entre par les trous qui s’ouvrent dans la coque. Le vaisseau est aspiré par un trou noir…

Loretta Strong. Symphonie grinçante pour un homme seul

Copi dans tous ses états

Cette pièce fut plusieurs fois représentée par Copi lui-même. Il y inscrivait, au fil de ses désirs, chaque fois de nouvelles propositions. Habillé(e) luxueusement par Yves Saint Laurent ou nu(e) et peint(e) en vert à l’exception de son sexe rouge vif, Loretta endossait chaque fois une identité différente qui, au-delà d’elle-même, racontait Copi. Gaël Leveugle ne procède pas autrement en se transformant sans cesse, glissant d’une incarnation à une autre, mimant jusqu’à la nausée ces enfantements monstrueux. C’est le monde des mutations permanentes et du non sens. Loretta n’existe pas au sens propre. Elle n’est pas un personnage, n’a nulle psychologie, encore moins de caractéristiques physiques qui la distingueraient. Elle ne cesse d’ailleurs de se métamorphoser. Elle change de voix, change de peau et passe sans transition d’une défroque à l’autre. Le corps de l’acteur est comme une pâte où s’impriment les fantasmes, où s’inscrit l’imaginaire. Gaël Leveugle se fait polymorphe, sa voix oscille entre graves et aigus, masculin et féminin, son corps se tord, alternant à une vitesse vertigineuse des états opposés, endossant les contraires. Tout est mobile, de son visage aux mouvements de ses mains, ex-prime, éjecte, évacue ces provocations qui s’enchaînent, cette dérision terrible et libératoire qui est la marque de Copi.

On reste cependant perplexe. Dans les années 1970, au moment de sa création, la pièce portait en elle la charge de l’époque, cette remise en cause fondamentale qui s’exprimait partout et en tout. « Il est interdit d’interdire », « L’imagination au pouvoir » clamaient les affiches apposées sur les murs. L’onirisme rassemblait de nombreux auteurs de théâtre dans un prolongement contestataire du surréalisme. Le fonds de l’air portait les esprits à un dépassement sans limite. Mais cette frénésie a vécu, tout comme les invitations à vivre une autre sexualité, aujourd’hui passée à la « normalité » et intégrée dans la loi même. Dans ce contexte, peut-on faire revivre les passions d’autrefois avec la même outrance, le même refus de la mesure ? Copi a-t-il encore quelque chose à nous dire au seuil du XXIe siècle avec ce spectacle politiquement-sexuellement-spectaculairement incorrect ? Là réside une question auquel seul le public peut répondre. N’en demeure pas moins une performance d’acteur tout à fait remarquable.

Loretta Strong de Copi

Mise en scène, interprétation et scénographie : Gaël Leveugle

Théâtre de Belleville – 94, rue du Faubourg du Temple – 75011 Paris

Tél. 01 48 06 72 34. Site : www.theatredebelleville.com

Du lundi 7 au mardi 29 mai, les lundis et mardis à 19h15

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jouglet_marcus 10/05/2018 00:05

Copi n’a peut-être rien à nous dire. Mais pourtant quelque chose à nous dire. Bien au-delà du vingtième siècle. Dans ce monde qui n’est plus que pollution lumineuse et non Lumières. Il ne parle pas de « l’interdit d’interdire », il ne parle pas de 68, il parle à son époque, de notre monde. Il ne nous parle pas de postures sans limites, il parle, au cœur de son anarchie, de cette intuition de l’autophagie qui vient, de l’effondrement qui vient, de cette capacité qu’à l’humanité à se dévorer elle-même, de l’hubris qui, sans cesse, la décompose, la détruit, la décompose.
Parler de performance d’acteur, c’est effectivement, bien grand nous fasse, voir l’acteur à l’œuvre, œuvrer au travail. Mais nier la dimension punk et visionnaire de Copi face à son époque, face à un No Futur qu’il revendique mais qui aujourd’hui est bien plus mortifère et beaucoup plus moribond parce que porté comme un pin’s batard au revers des cols de Macron, Gattaz, Ellon Musk et les autres…,
Et aujourd’hui, en plein dans la face, une jeunesse vive y réponds : L’avenir nous appartiens, il est nôtre et nous vous foutrons dans la gueule vos gaz, vos poussières cosmiques et comiques (si ce n’était pas si sérieux) et nous vivrons sans nous désintégrer.
Ah, nous entrons dans l’ère des commemorations, celle du muséal, ? mais Copie et nos enfants l’explosent (« regardez dans le frigidaire il doit y avoir du boudin, « Chère loretta…)
Oui, NO Future, parce qu’il existe, ailleurs et autrement qu’en bandoulières revendiqué par les chiens capitalistes, un no Futur hors champs et qui nous appartient et qui vous est in-préhensibles.
Alors l’appel de Loretta au travers de l’espace intersidéral saturé de satellites, est bien plus fort que toutes les consciences critiques et nauséeuses qui aujourd’hui dénoncent ou encensent un certain 68, qui n’est qu’une date, un temps. Mais 68 comme Loretta, crient et résonnent à l’infini dans l’espace.
C’est un élan. Le même élan que nos enfants qui aujourd’hui sont capable de dire ça :

Nous connaissons les communiqués de la préfecture de police autant qu’ils nous connaissent, nous nous sommes finalement habitués à y apparaître, à y être cités de manière opportune. Les diffamations médiatiques et gouvernementales ne nous étonnent plus depuis longtemps, bien qu’elles ne puissent être laissées sans réponse. Mais que de la diffamation le ministre de l’Intérieur en vienne aux menaces, cela exige une correction claire et immédiate. Voici donc, concernant la journée du 1er mai, plusieurs corrections :
1 – Le problème qui s’est posé en ce 1er mai aux politiques comme aux policiers, ce n’est pas le rassemblement de 1200 émeutiers, mais les 14 500 personnes qui les accompagnaient et sympathisent avec leurs pratiques. On ne spécule tant sur le « black bloc » que pour masquer l’existence, autrement plus embarrassante, du cortège de tête. Cet embarras, il est perceptible jusque dans le chiffrage de la préfecture, qui doit désormais admettre qu’il y a presque autant de manifestants « hors du cortège déclaré » que dedans. Déjà, en 1968, la menace politique réelle, ce n’était pas les milliers d’émeutiers, mais la compréhension qui les entourait, et qui d’ailleurs les entoure toujours.
2 – Que le ministre de l’Intérieur en soit à traquer « celles et ceux qui appellent à l’insurrection » dit assez combien tout y appelle. Encore une fois, il s’agit de trouver des organisateurs, les organisateurs du désastre face aux organisateurs du désordre. Or, il semble ne toujours pas vouloir l’admettre, il n’y a pas d’organisateurs mais des manières de s’organiser, de mettre en jeu des sensibilités et des affinités. Déclarer que ce qui s’est passé ce 1er mai est le résultat de quelconque appel n’est qu’un énième procédé visant à altérer la réalité : s’il y a un groupe d’incendiaires à l’œuvre en ce moment en France, c’est bien le gouvernement lui-même. En matière de radicalité politique, le projet macroniste n’a pas d’équivalent. En matière de violence déchaînée, rien n’égale la brutalité du traitement policier réservé en ce moment à tout ce qui se lève. On n’avait pas vu un gouvernement aussi déterminé dans son désir d’affrontement avec la population depuis bien longtemps. Allumer dix foyers de révolte simultanément et se scandaliser que cela crame, c’est toute la pose hypocrite du pouvoir en place. Nous ne ferons pas au ministre de l’Intérieur l’injure de lui rappeler qu’une constitution française, celle de l’an 1, stipule : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Vous avez bien lu, monsieur le ministre : pour chaque portion du peuple.
3 – Dans les années 1970 comme pendant le mouvement contre le CPE ou contre la loi Travail, le retour de l’éternelle rhétorique anti-casseurs ne témoigne que d’une chose : la fébrilité du gouvernement. Le niveau de rage diffuse contre la mise au pas macronienne n’a d’égal que le sentiment d’impuissance qu’elle cherche à produire. La logique d’écrasement déployée dans les universités, à la ZAD ou envers les syndicats appelle, en ce mois de mai, à se hausser au niveau de radicalité posé par le gouvernement. De fait, face à une offensive technocratique aussi massive, seule une insurrection peut nous sauver ; le festif ne suffira pas. L’enfer, ce n’est pas ce qu’ont vécu les forces de l’ordre le 1er Mai, c’est le monde que vous nous préparez. Nous ne comptons pas vivre dans un monde de crevards avec comme seul horizon la gestion sécuritaire du désastre écologique et économique.
4 – Vous pouvez bien parler de nous dissoudre, il est déjà trop tard : nous nous somme déjà depuis longtemps dissous dans l’ensemble des complicités que nous avons tissées au fil des ans. Même vos compteurs professionnels s’en sont avisés : nous n’avons jamais été aussi nombreux ni aussi divers. Nous sommes littéralement partout. Aucun « retour à la normale » ne nous enlèvera les rencontres qui se multiplient à la faveur de ce mouvement. Les bulles sociales explosent, et c’est tant mieux. Ce monde nous appartient, car c’est nous qui allons y vivre. (Le MILI)

Ils nous disent ça, sans n’être « perharps » plus capable de délirer come Copi, mais joyeux et rageux comme l’époque nous l’impose. Mais ILS nous disent cette nécessité, comme Loretta qui, tout à coup est en manque d’oxygène et dit « Attendez moi, je sors »….

Une spectatrice