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Les Variations Goldberg par Jean Müller : l’essence de la musique

Les Variations Goldberg par Jean Müller : l’essence de la musique

Jean Müller livre de ce chef d’œuvre de la composition une interprétation très personnelle, inspirée et séduisante.

Peu d’œuvres constituent, en elles-mêmes, un hommage avant tout à la musique. Les Variations Goldberg sont de cette espèce. Exploration qui pourrait être sans fin d’un même thème infiniment développé dans l’espace et le temps dans son infinie diversité et dans l’exploration de ses possibles, mélodiques, rythmiques et harmoniques, elles constituent une invitation au voyage dans des contrées où la spéculation musicale se drape dans les voiles de la poésie, légère comme le souffle du vent qui nous entraîne vers les rivages enchantés du songe, délicate dans la virtuosité qui n’apparaît ici que comme l’un des chemins de l’élévation de l’âme. Alternant lents passages telle la sarabande introductive, une Aria où chaque note pèse son poids d’émotion, qui résonnera aussi à la fin pour clore la boucle, et des rythmes plus mouvementés, la musique joue avec une délectation subtile de nombreux styles musicaux, tels les canons, gigues, chorals et fugues où s’exprime tout l’art contrapuntique du compositeur. On ne peut qu’être ébloui par l’inventivité de cet homme qui, parvenu à l’âge mûr – il a cinquante-cinq ans quand il compose les Variations – sait faire de l’exploration systématique, au-delà de l’exercice de style, une œuvre d’art à part entière.

Quand symbolique et poésie se conjuguent

Car rien n’est plus construit que ces Variations, arithmétiquement divisées en deux parties de quinze variations, mais également agencées en dix ensembles de trois variations qui vont crescendo dans le développement contrapuntique. On connaît l’appétence de Bach pour une certaine forme d’exploration mathématique de la musique. Il faut ajouter un sens que nous avons aujourd’hui perdu de la symbolique des nombres mais qui n’a cessé d’alimenter les philosophies anciennes, chrétienne en particulier. Si le 15 qui marque les deux parties des variations peut apparaître comme la somme du sabbat et de la Résurrection, de l’Ancien et du Nouveau testament (7 + 8), il est aussi 3 (la Trinité) fois 5 (les cinq doigts de la main, le symbole de l’homme, mais aussi le pentagramme de l’exploration de la connaissance). Le 10 conjugue le 1 (l’unité) et le 0, nombre de l’universel selon Agrippa. Il marque aussi le temps pris par l’Esprit saint à descendre sur les apôtres tout comme les 10 plaies d’Égypte mais aussi les 10 attributs du caractère saint de Dieu. Quant au 2 (des parties), il est dualité et complémentarité qui forme le Tout.

On pourrait gloser à l’infini sur ce thème. N’en demeure pas moins qu’il sert ici à créer de magnifique façon l’un des plus beaux hommages à la musique que l’histoire ait porté. Il faut entendre les délicats motifs que brodent alternativement les deux mains dans l’enchevêtrement contrapuntique, s’émerveiller de l’inventivité qui anime chacune des variations. Partir d’un point et y revenir pour repartir ailleurs et recommencer : peut-on trouver plus belle définition de la vie et de la création, du cycle de la mort et de la renaissance, du phénix renaissant de ses cendres dès que consumé ?

Une interprétation qui enrichit l’œuvre

Jean Müller apporte une touche très personnelle aux Variations. Interprète puissant, il ne dédaigne pas les attaques très volontaires et une manière très appuyée d’utiliser le piano. Mais cette force va de pair avec l’extrême finesse avec laquelle il développe tous les motifs, donnant à entendre chaque note, avec des trilles équilibrés et lumineux et une variété de nuances qui fait palpiter la musique. Jean Müller dit de Bach qu’il représente pour lui une synthèse de la musique : de l’émotion, une construction « mathématique » et de la spiritualité. Glenn Gould faisait naître l’émotion d’une interprétation millimétrée et apparemment sans affect. Jean Müller, transporté – au sens propre – par la musique, chemine entre grâce et jubilation. Pour les auditeurs, en apesanteur, cette invitation au voyage aborde aux rives de l’esprit. Le temps semble suspendu. Chacun rentre en lui-même et s’évade dans le même temps, poursuivant en songe une harmonie perdue qui réconcilierait l’humanité avec elle-même.

Variations Goldberg BWV 988 de Jean-Sébastien Bach

Interprétées par Jean Müller (CD des Variations édité par Hänssler Classic en 2017)

Goethe Institut – 17, avenue d’Iéna – 75016 Paris

Le 10 avril 2018

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