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Arts-chipels.fr

Qui êtes-vous, Elsa Triolet ? Une manière de dire :« Moi aussi j’existe »

Qui êtes-vous, Elsa Triolet ? Une manière de dire :« Moi aussi j’existe »

Chacun connaît le nom d’Elsa Triolet célébré par Louis Aragon. Il lui a dédié de magnifiques poèmes d’amour. Mais peu se souviennent de la femme engagée et de la romancière. Et pour cause : l’ombre du poète a occulté la femme, mais le compagnonnage qu’elle a entretenu avec lui durant plus de quarante ans a nourri son engagement et ses errances politiques.

Nous sommes dans un salon bibliothèque, matérialisé par des panneaux sur lesquels sont reproduits des rayonnages remplis de livres. Au sol, des papiers épars. Au centre, un petit sofa et, côté cour, un fauteuil. Une femme est au travail. Elle cherche l’inspiration. C’est une journaliste. Une question se dégage des notes éparses qui jonchent le sol : « Qui êtes-vous, Elsa Triolet ?» Une musique s’élève. Côté jardin, masqué par un rideau qui laisse passer la lumière, un violoncelliste joue. Elsa Triolet apparaît, élégante silhouette aux yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil. Le violoncelliste ne cessera d’intervenir, tout au long du spectacle pour marquer les pauses et ponctuer les étapes qui marquent la vie et la carrière d’Elsa, avec des pièces allant des accents russes à Jean-Sébastien Bach.

 

(c) François Almeras

(c) François Almeras

L’aventure exceptionnelle d’une femme hors du commun

Elsa Triolet n’est pas une femme comme les autres. Avec un bel accent russe recomposé, Brigitte Damiens la fait revivre devant nos yeux. Elle est d’abord jeune fille, éblouie devant cette révolution qui secoue la Russie. Femme libre, amante puis amie de Maïakovski qui lui préfère sa sœur – elle conservera vis-à-vis de celle-ci un sentiment d’affection et d’admiration très profond mêlé de jalousie – Elsa, « Fraise des bois », pour reprendre le diminutif affectueux dont l’affublent ses parents, gravite dans ce que la société russe à l’époque compte d’artistes révolutionnaires et de penseurs, tel Roman Jakobson qui fut amoureux d’elle. Gorki l’encourage à écrire.

En 1918, elle rencontre un officier en poste à Moscou, André Triolet. Elle quitte la Russie pour le suivre et l’épouse l’année suivante. Après quelques années d’ennui car la vie bourgeoise qu’il lui offre ne lui convient pas, elle le quitte en 1921, sans divorcer pour autant. Elle hante les cafés de Montparnasse, fréquente les milieux littéraires parisiens et en particulier le petit monde qui gravite autour des surréalistes : Duchamp, Léger, Breton. Admiratrice d’Aragon, elle provoque la rencontre, en 1928. Ils ne se quitteront plus durant ce long parcours qui les mène à l’adhésion au Parti communiste, aux fréquents voyages entre la Russie et Paris, mais aussi à un soutien sans faille du stalinisme, malgré le suicide de Maïakovski, malgré la mise au silence de toute l’intelligentsia russe, malgré l’antisémitisme et les exactions de plus en plus manifestes du « petit père des peuples ». Lorsqu’enfin, elle se décide, suivie par Aragon, à condamner ce qui se passe en URSS, elle dira combien il est difficile de quitter une famille quand on a si longtemps vécu à ses côtés, partagé ses luttes, fréquenté ses membres.

Qui êtes-vous, Elsa Triolet ? Une manière de dire :« Moi aussi j’existe »

Un statut de muse bien encombrant

Le couple qu’Elsa Triolet forme avec Louis Aragon n’est pas tout à fait comme les autres. Elle ne s’interdit pas les écarts, vit ses passions, et dresse de sa liaison avec Aragon, qu’elle finit par épouser, un bilan doux-amer. « Je deviens sa muse, dit-elle, alors que je suis femme et écrivain ». Aragon, pour elle, n’est pas amoureux de la femme, mais de l’amour qu’il lui inspire, ou de ses désillusions lorsqu’il écrit « Il n’y a pas d’amour heureux ». C’est, pour elle, faire l’impasse sur ce qu’elle est. Juive, elle est une cible durant la guerre, doit se cacher. Elle n’en continue pas moins, de déménagement en déménagement, à poursuivre son activité littéraire, travaillant à la rédaction du Cheval blanc. Engagée, avec Aragon, dans la Résistance, elle dira sa désillusion sur les procès de l’après-guerre et sur les retournements auxquels elle assiste. Elle ne cessera, à travers son œuvre littéraire, de réagir aux événements du temps.

La pièce de Dominique Wallard, qui eut le privilège de côtoyer Aragon durant les douze dernières années de sa vie, rend hommage à cette femme hors du commun. Elle montre la jeune fille, plongée dans le milieu intellectuel russe de la révolution, celle qui passe avec volontarisme de la langue russe à la française dès qu’elle choisit la France comme terre d’accueil, la résistante qui ne cesse de déplorer l’évolution de la situation en URSS, découvre avec stupeur – et horreur – l’alliance de Staline et d’Hitler et s’engage dans la Résistance, mais aussi la femme libre à une époque où les femmes sont encore privées de droits, et qui souffre de l’ombre du maître.

C’est l’occasion de découvrir cette femme que l’Histoire a partiellement oubliée. Le spectacle mis en scène par Julie Berducq-Bousquet, qui joue aussi la journaliste, est tout en sobriété non dépourvue d’une certaine poésie. Le portrait, nuancé, s’il réserve une belle part aux enthousiasmes et à l’admiration, ne fait pas l’impasse sur les moments plus sombres et les erreurs commises, en particulier d’appréciation politique. Par un autre bout, ce que la pièce raconte, c’est aussi l’aventure d’une grande partie de l’intelligentsia française engagée aux côtés du Parti communiste, qui s’avère réticente à prendre en compte la réalité et tarde à reconnaître les méfaits du stalinisme et la mort des idéaux révolutionnaires.

Qui êtes-vous, Elsa Triolet ? de Dominique Wallard

Mise en scène : Julie Berducq-Bousquet

Avec : Brigitte Damiens et Julie Berducq-Bousquet

Violoncelle : Frédéric Borsarello

Du 2 mars au 21 avril 2018, les vendredis à 19h, samedis à 16h

Théâtre de Nesle – 8, rue de Nesle – 75006 Paris

Tél. 01 46 34 61 04. Site : www.theatredenesle.com

Le 1er juin au Royal à Condé-sur-Noireau

Les 13 et 14 juin, salle Guy Moquet/Mentor à La Courneuve

Les 15 juin et 15 juillet à la Ferme-musée Fernand Léger à Lisores (14)

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