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Œdipe parricide. Un mythe réinterrogé à l’aune de la violence primitive et de la liberté de l’homme

Œdipe parricide. Un mythe réinterrogé à l’aune de la violence primitive et de la liberté de l’homme

Revisiter le mythe d’Œdipe, assassin de son père et incestueux époux de sa mère est une entreprise délicate. Surtout lorsqu’on se concentre, comme Marcos Malavia, sur les racines psychiques de la folie criminelle, source des totalitarismes de tout poil.

Nous pénétrons dans une petite salle, espace resserré dans lequel se noue la tragédie. Devant les spectateurs, situés de part et d’autre de l’espace scénique, une rambarde de bois, comme si nous nous trouvions dans une arène où va se dérouler un spectacle tauromachique. Car c’est bien à une sorte de corrida, avec la mise à mort en point d’orgue et comme ultime étape, que nous allons assister. Un espace sablonneux matérialise la tombe d’Œdipe, et renvoie dans le même temps à cet univers de la tauromachie. Pour nous raconter une histoire pleine de sang et de larmes, une transgression ultime : le meurtre du père et l’inceste.

Un Œdipe multiforme

Trois matérialisations d’Œdipe vont peupler ce décor : un Œdipe dans la force de sa jeunesse, skin head tatoué d’une violence brute, claudiquant parce qu’il porte les traces de la souffrance que ses parents lui ont fait subir en mutilant ses pieds avant de l’abandonner dans un bois ; Œdipe devenu roi de Thèbes après avoir débarrassé la ville du Sphinx dont les énigmes, non résolues, entraînaient chaque fois la mort des hommes ; Œdipe aveugle, exilé et errant sous la conduite d’Antigone, s’acheminant vers son trépas.

Trois âges du même personnage : le jeune homme animé d’une folie meurtrière dont il ne connaît pas la cause, l’homme mûr au costume de dictateur vêtu d’habits militaires qui gouverne en tyran, le vieil homme fatigué et en loques qui erre par les routes. Trois figures qui se rejoignent et se complètent pour dessiner une seule silhouette marquée par la tragédie qu’il transporte avec lui comme une malédiction.

Œdipe parricide. Un mythe réinterrogé à l’aune de la violence primitive et de la liberté de l’homme

Le dialogue des morts et des vivants

Dans cet espace où la mort, le sang et la violence sont omniprésents, nous naviguons comme dans un rêve, dans un univers où passé et présent interfèrent en permanence, et où vivants et ombres entretiennent un dialogue sans point de repère. Il faut se couler en larguant ses repères dans une forme de chaos organisé où les images fusent, dans un cérémonial dont les clés se dérobent, dans le parcours initiatique qui conduit Œdipe vers la rédemption. La poésie affleure tout au long du parcours. Une poésie noire, empreinte de violence, qui dépeint Œdipe « semant des tombes comme des fleurs » mais traversé par une culpabilité qui le hante et « Fuyant les cauchemars sombres qui faisaient trembler les fenêtres de mes nuits ».Dans ce songe éveillé dans lequel il se débat, Œdipe dialogue : avec lui-même, chacun de ses avatars apportant une pierre incantatoire à l’édifice de sa malédiction, avec un Ange-devin qui lui révèle une vérité qu’il recherche et qu’il redoute, mais aussi avec ses filles demi-sœurs, Antigone et Ismène, qui porteront la faute de leurs parents et récolteront le malheur attaché à leurs pas. Avec le fantôme enfin de la Mère-épouse (nommée ici Jocasse et non Jocaste) sur laquelle la pièce laisse planer l’ambiguïté : mère criminelle qui n’hésite pas à condamner son fils à mort pour contrer la prophétie, elle est aussi l’amante incestueuse consentante et complice mais refusant de voir la faute, que sa révélation entraînera au suicide.

La lumière au fond du corridor

Marcos Malavia choisit d’adjoindre au thème d’Œdipe roi celui d’Œdipe à Colone, qui met en scène le long chemin d’exil d’Œdipe, qui s’est crevé les yeux pour ne plus voir le monde qu’il a ensanglanté, escorté par ses filles, qui le conduit vers la rédemption qui est aussi sa mort. Dernière pièce de Sophocle, Œdipe à Colone a dans l’esprit de l’auteur grec une fonction politique qu’Œdipe parricide n’aborde pas : quittant Thèbes la violente, Œdipe trouve refuge à Athènes, porte-drapeau de la démocratie et de la justice face à la barbarie thébaine. La rédemption d’Œdipe et le leitmotiv scandé à maintes reprises dans le spectacle, « résurrection » des victimes de sa violence homicide, apparaît donc ici plutôt comme une possibilité pour Œdipe de conjurer le sort, l’exercice d’un libre-arbitre face au destin.

Là se situent les limites de ce spectacle tourbillonnant et plein d’une poésie attachante. Marcos Malavia s’inscrit d’une certaine manière en faux, de manière assumée, contre ce qui fait l’essence même de la tragédie grecque : une vision héritée de la Grèce archaïque qui montre les hommes gouvernés par les décisions divines, victimes d’un destin sur lequel ils n’ont aucune prise et dont ils ne peuvent en aucun cas se libérer. L’aller-retour permanent établi par l’auteur entre la référence à Sophocle et sa réinterprétation, non contente d’être troublante, laisse place à une interrogation plus profonde sur le droit que nous avons de réécrire une histoire déjà écrite en lui faisant dire autre chose que ce qu’elle dit.

Œdipe Parricide de Marcos Malavia, d’après Œdipe roi et Œdipe à Colone de Sophocle

Mise en scène : Marcos Malavia

Avec : Claude Merlin, Alexandre Salberg, Marcos Malavia, Muriel Roland, Éléonore Gresse.

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Du 6 au 24 mars 2018, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h.

Tél : 01 48 08 18 75. Site : www.epeedebois.com

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