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Arts-chipels.fr

Monsieur. Quand la frontière entre la vie et le théâtre devient poreuse

Monsieur. Quand la frontière entre la vie et le théâtre devient poreuse

Ce spectacle du Théâtre de la Communauté de Seraing en Belgique raconte sans parole la vie ordinaire d’un sans-abri telle que lui-même la perçoit. Pièce autobiographique à l’origine, jouée par le protagoniste lui-même, elle est aujourd’hui, à la suite du décès de celui-ci, reprise par un comédien.

La vie telle qu’elle est ou telle qu’on la voudrait est-elle matière à théâtre ? Peut-elle devenir objet de spectacle et s’adresser à ceux qui vivent à l’écart de la chose culturelle, ne vont jamais au théâtre, et restent généralement au large, parce que cette vie-là, qui est décrite, tout en étant autre, est justement la vision personnelle d’un autre qui leur ressemble ? C’est l’enjeu de ce spectacle joué en Belgique dans des centres d’accueil, des refuges, des prisons.

Au départ, il y a un homme, Marcel Creton, accueilli dans un service d’entraide. Il revendique le droit de se raconter, de mettre en théâtre sa vie, au milieu de ses objets, de faire partager sa manière d’enchanter un réel pas vraiment rose et ses rêves de star – il se voit en chanteur de charme comme Dalida qu’il adore. Mais Marcel n’a pas de mémoire, alors retenir un texte pour le resservir, soir après soir, c’est du domaine de l’impossible. D’où cette histoire sans parole que Marcel présentera dans des non-lieux de théâtre à des non-spectateurs. À son décès se pose la question de la poursuite de l’aventure. Un comédien, Luc Brumagne, reprend le rôle de Marcel. Un changement de statut de l’œuvre qui n’est pas sans conséquence.

Monsieur. Quand la frontière entre la vie et le théâtre devient poreuse

Bric-à-brac et accumulations

Sur la scène se trouvent rassemblés une multitude d’objets hétéroclites, thésaurisés comme autant de joyaux. Suspendu par une corde, un violoncelle – de nombreux objets, des vêtements sont pendus aux cloisons par des crochets reliés à des cordes – côtoie une armature de lit en métal fatigué. Dans un coin, un landau de poupée dont l’usure dit l’objet de rebut voisine avec une porte soigneusement cadenassée. Un ameublement de fortune, disparate, encombre l’espace. Tout à coup, entre les deux montants du lit une forme remue sous une couverture. Il n’y aurait là que la place d’un enfant mais c’est un homme qui se déplie pour commencer sa journée. De l’armoire à pharmacie bancale où il se mire sortent des accessoires dont on se demande comment ils peuvent rester en place sans tomber : un gant, un peigne, car Monsieur montre une certaine coquetterie… Lunaire en dépit de sa maigreur, l’œil naïf, Monsieur traîne sa déglingue fatiguée avec le regard émerveillé d’un enfant dans un magasin de sucreries. Il entame sa journée en massacrant avec application les Suites pour violoncelle de Bach.

Lorsqu’il noue sa grande serviette autour du cou pour prendre son petit déjeuner de pain trempé dans du café, il l’extrait d’un casier sous la table, d’où il fera sortir, comme du sac magique de Mary Poppins, les objets les plus hétéroclites : la boîte dans laquelle il conserve son repas, la bouteille thermos de café mais aussi une guirlande pour se composer une fête d’anniversaire et bien d’autres accessoires encore. Il branche la radio mais au lieu du traditionnel bulletin du matin ou de la chanson du jour, voilà t’y pas que s’étale sur les ondes une dissertation savante sur le bonheur chez Aristote. Elle vient se cogner à la disharmonie des lieux, à cet univers de la récup’. Puis le discours s’embrouille, les mots se mélangent et le non-sens de cette bouillie sonore vient remplacer le caractère loufoque du discours philosophique en ce lieu.

Monsieur. Quand la frontière entre la vie et le théâtre devient poreuse

Un personnage attachant relié une démarche théâtrale alternative

Près d’une heure durant nous serons les témoins de cette vie de presque rien où les objets, détournés de leur fonction première, recyclés pour d’autres usages, occupent une place centrale. Une grande humanité se dégage de cette évocation en demi-teintes, associant rêve et réalité dans des allers-retours permanents. Fragile, maladroit, s’excusant presque d’être là, Monsieur suscite la sympathie, l’indulgence devant ses petites manies, l’attendrissement devant ses petits cérémoniaux qui font les bonheurs du jour. Sur un air de Variations Goldberg ou de chanson de Dalida, ce clown de lui-même aux airs de Pierrot décalé propose de sa vie la version heureuse, enchantée.

Il convient de saluer la démarche du Théâtre de la Communauté envers le « non public », sa pratique alternative qui met en avant la création collective et l’intervention directe du théâtre dans la société contemporaine en créant des formes qui s’adressent à la population ouvrière du bassin industriel liégeois et, plus généralement, à tous ceux pour qui le théâtre c’est pour les autres... D’où vient cependant la gêne qu’on éprouve devant cette tranche de survie ? Peut-être de ce qu’elle nous renvoie à nous-mêmes et à notre statut de privilégiés ? Peut-être de ce que nous nous sentons décalés, dans une salle de spectacle, alors qu’on a affaire à une hybridation entre le théâtre et la vie ? Si l’on salue les raisons qui ont présidé à l’élaboration du spectacle lorsque Marcel Creton jouait son propre rôle, aujourd’hui que le spectacle a basculé vers le théâtre, il y a comme un hiatus entre les volontaires maladresses cette parole sans texte, éclatée, atomisée, et sa prise en charge par un comédien. Mais il est difficile d’émettre une opinion quand on n’est pas le destinataire premier du spectacle… En tout cas, cette exploration de la frontière entre le théâtre et la vie mérite qu’on s’y arrête, voire même qu’on en reprenne la leçon.

Monsieur. Écriture scénique et mise en scène : Claire Vienne

Scénographie : Daniel Lesage

Avec : Luc Brumagne

Présenté par le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris le 26 mars 2018

Du 6 au 29 juillet 2018 à Avignon, à 13h10 à La Factory – Salle Tomasi– 4, rue Bertrand – 84000 Avignon

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