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Arts-chipels.fr

Bourrasque. Un magnifique objet poétique et inspiré dans le monde âpre et sans concession des terres d’Irlande

Bourrasque. Un magnifique objet poétique et inspiré dans le monde âpre et sans concession des terres d’Irlande

« Le cœur cassé, ça donne la vie grise ». Quand la brume et le vent soufflent sur un monde sans avenir, confit dans l’écoulement uniforme des jours, une porte parfois s’entrouvre pour que change le cours des choses…

Un homme est mort ce soir, assis dans son fauteuil. Sa femme, une femme de rien ou de si peu de chose, hésite. Il lui a interdit de toucher son cadavre et a jeté sur elle une malédiction au cas où elle enfreindrait l’ordre. Seule sa sœur aura le droit de le préparer pour son dernier voyage. Mais comment faire quand la nuit a pris des couleurs de noir d’encre, que les nuées s’amassent, que le tonnerre gronde, qu’elle a une très longue route et qu’elle est seule ? Il n’est pas bon d’abandonner un mort à lui-même… Dans ce lieu perdu du bout du monde où ne trouvent guère à subsister que les moutons, où l’âpreté de la vie a jeté sur les êtres son voile de dureté, où ne semblent possibles que la violence des comportements et l’hostilité, où l’alcool est la solution ultime, quotidienne pour triompher des aléas, un groupe hétéroclite va peu à peu se rassembler.

(c) Antonia Bozzi

(c) Antonia Bozzi

Une arche de Noé de largués du monde

Parmi les personnages perdus dans ce milieu de nulle part arrive d’abord un vagabond, un cueilleur de mots, un raconteur d’histoires qui cherche un havre pour la nuit. Il voudrait simplement reposer ses pieds fatigués de cheminot avant de reprendre la route. Il y a l’ancien marin devenu éleveur que la mort du mari arrange car il en guigne les terres pour faire paître ses troupeaux. Il y a elle, la femme dévouée dont on ne sait de quoi est fait son attachement au défunt – amour, en dépit de l’indifférence qu’il lui porte ? ennui d’un mariage accepté pour la sécurité qu’il donne ? résignation devant les vexations subies ? Et puis il y a ce mort, qui s’avèrera bien vivant au moment où s’opère le partage des dépouilles et dont l’histoire a la violence et l'inceste pour cortège…

Ce sont là des perdus, égarés sans l’avoir choisi, prenant racine là où on les a plantés. Massifs, taiseux. Vivent-ils ? Peut-être le cheminot, qui erre à l’aventure, est-il le seul à savoir où il va ? ce saltimbanque, ce poète qui donne à voir un ailleurs, à respirer l’odeur du vent et les senteurs venues de contrées lointaines. Peut-être ne sont-ils pas à leur place, mais ont-ils une place ? Le présent est leur futur, leur avenir, leur éternité. Ils portent leur brume en eux, cette compagne des sortilèges et des superstitions qui leur colle à la peau. Ils ont cette épaisseur de la matière brute, cette présence obstinée de ceux qui ne savent qu’être.

(c) Antonia Bozzi

(c) Antonia Bozzi

L’espace de la parole

Dans ce huis clos délimité par une table dans un coin, une banquette sur laquelle est assis, immobile, le mari et une commode, il n’y a pas d’échappatoire. Le lieu est à l’image de leur existence : refermé sur lui-même. Alors, il ne leur reste que la parole pour briser l’enfermement. Une parole difficile. Les mots buttent dans leur gorge, ils sortent contraints, rentrés, et, de trop de retenue, se heurtent et s’entrechoquent avec de brusques flambées de violence, se déversent tels des crachats à la figure de l’autre. C’est un trop-plein qui déferle pour trouver le chemin de la conscience et qui les met en face d’eux-mêmes et de leur réalité. Après, il n’y aura plus de retour en arrière possible et chacun devra trouver l’issue qui lui convient.

Ils ont ce parler fruste mais imagé des paysans, « ça c’est sûr », qui offre une transposition bretonne à l’anglo-irlandais du texte original. Un même fondement celtique court dans ces deux régions que rassemblent la culture et les paysages et où souffle un vent « à réveiller les disparus, les esprits malin ou les fées tordues ». Les noms de lieux aux consonances étranges chantent une poésie de l’ailleurs, qu’accompagne celle du désespoir de ces écorchés de la vie : « C’est comme ça le bout du chemin de ceux de sa sorte. Les dévorés d’angoisse, les rongés de tristesse. ». Les mots disent leur détresse. Leur barbe ? « on dirait déjà du poil de moisissure ». L’univers ? « des milliards de milliards de masses solaires qui tournoient en spirale jusqu’à être happées, aspirées, au centre de l’inconnu du trou noir […] une énorme densité de création ou une absence de création ? Du trop-plein au vide ». à l’image de leur vie qui « se déficelle », se décompose, se désintègre…

Entre Synge et Nathalie Bécue

De l’Ombre de la vallée de John Millington Synge – compatriote de Joyce, Yeats et Beckett, et fervent défenseur du renouveau de la culture irlandaise – Nathalie Bécue reprend la situation de ce mort « ressuscité » tout en modifiant les enjeux et la portée de l’histoire. Elle fait du chemineau une incarnation du poète. Elle reprend dans l’esprit ce parler si particulier qui inverse l’ordre des mots pour placer dans une phrase l’important devant. On y retrouve le même souci de rendre leurs lettres de noblesse à ceux qui sont sans-grade, placés à l’écart, en marge mais portent en eux une vérité immémoriale qui les dépasse. Ces hommes et ces femmes qui ne savent pas parler une « belle » langue au sens classique sont pleins, habités, possesseurs d’un trésor qu’il nous est donné de reconnaître. Dans sa « variation », Nathalie Bécue insuffle sa propre vision de cette « vérité » populaire, peuplée de croyances et de légendes et met ses personnages en face de choix qui les font progresser et grandir.

(c) Antonia Bozzi

(c) Antonia Bozzi

Un magnifique travail d’acteur

Ce qui frappe enfin, c’est l’interprétation « millimétrée » des comédiens. Car enfin c’est sur eux que repose ce spectacle où il ne se passe rien ou presque durant deux heures. Pas de quiproquo ni de comique de situation. Pas de tragédie au-delà de l’agressivité et des altercations. Ni trop ni trop peu, même si l’on alterne chuchotements et cris. Ils sont tout en retenues, brisées quand les digues lâchent, en hésitations, en mots esquissés, en gestes inaboutis ou semi-dissimulés, en mimiques fugaces. Ils disent comme en s’excusant, hésitent à s’imposer, révèlent les failles avec beaucoup de finesse. La minutie avec laquelle la gestuelle campe les personnages donne au spectacle une justesse qu’on voit rarement au théâtre.

On s’émeut d’entendre évoquer les myriades d’étoiles comme autant d’esprits des morts flottant autour de nous, on partage la fatigue des marches de montagne plongées dans une brume épaisse et hostile, la difficulté de ces « nuits noires à en appeler à la clarté des étoiles ». Et puis on rit car ils sont des hommes, avec leurs petits travers, leurs lâchetés et leurs peurs, ces errants à la dérive qui s’égarent avec magnificence et nous ressemblent tant. Au-delà du texte et de sa beauté, c’est à une merveilleuse leçon d’humanité que nous convie ce spectacle.

Bourrasque de Nathalie Bécue, librement inspiré de l’Ombre du vent de John Millington Synge (éd. française Actes Sud)

Mise en scène : Félix Prader

Avec : Nathalie Bécue, Pierre-Alain Chapuis, Théo Chedeville, Philippe Smith (le poète)

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Mars – 75012 Paris

Du 16 mars 2018 au 15 avril, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 17h30

Tél. 01 43 28 36 36. Site : www.la-tempete.fr

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