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Arts-chipels.fr

1 000 francs de récompense. Un écrivain romantique en Doc Martens : découvrir le Victor Hugo sarcastique des chemins de l’exil

1 000 francs de récompense. Un écrivain romantique en Doc Martens : découvrir le Victor Hugo sarcastique des chemins de l’exil

La mise en scène de Kheireddine Lardjam fait de cette tragicomédie non exempte de misérabilisme une comédie grinçante et déjantée très contemporaine, qu’on déguste avec délectation.

C’est le drame dans la famille Gedouard. Le père est malade, la famille est couverte de dettes, les huissiers sont à la porte. Gedouard, qui se cache sous le pseudonyme de Zucchimo, sa fille Étiennette et sa petite-fille Cyprienne ont été réduits à l’indigence la plus complète par les manigances d’un « conseiller » peu scrupuleux qui convoite la fille de la maison, une fraîche jouvencelle qui, naturellement, lui préfère un jeune homme pauvre mais honnête. Honnête, voire ! car notre amoureux, pour sauver sa belle, n’hésite pas à piquer dans la caisse de son patron, puis de jouer le peu qui lui reste, espérant se refaire. Las ! il ne fait que s’enfoncer et l’avenir semble bouché.

Mais voici qu’entre en scène un filou au grand cœur, quelque peu anarchiste sur les bords, un Arlequin au petit pied, un ex voleur repenti que la misère de cette famille émeut et qui se pique de l’aider. Il faut dire que notre homme est partout. Mouche du coche pendue aux basques de chacun, témoin dissimulé des noirceurs qui se tissent, il ne pourra manquer d’intervenir. Pour le pire souvent plus que pour le meilleur car rien de ce qu’il ourdit ne tourne à son avantage… Mais son altruisme, qu’il exerce à ses propres dépens, finira par payer.

 

1 000 francs de récompense. Un écrivain romantique en Doc Martens : découvrir le Victor Hugo sarcastique des chemins de l’exil

Un portrait au vitriol de l’affairisme et du capitalisme naissant

On est dans la trame de la comédie de l’époque classique et du théâtre du XVIIIe siècle, opposant la force ironique et gouailleuse de la « sagesse » populaire aux classes dirigeantes. Mais on est aussi dans le mélodrame à la Sans famille car la malchance s’attache aux pas des personnages comme un chancre opiniâtre. On pense à Molière ou à Marivaux, n’était la cible que se fixe l’auteur. Mais ici, plus de noblesse opposée à une bourgeoisie montante, plutôt une classe de bourgeois affairistes et triomphants qui font leur beurre sur le dos du peuple… Le peuple… cet étendard que brandit haut toute la pensée sociale de l’époque.

Hugo dépeint avec un humour caustique et une cruauté jubilatoire cette société sans cœur où des prédateurs qui ne reculent devant rien pour obtenir ce qu’ils convoitent font leur lit dans la fragilité des pauvres. « C’est vrai, fait dire Hugo à Rousseline, le financier qui a des visées sur la jeune Cyprienne, on a coutume de dire des hommes d’argent et d’affaire : ce sont des gens impassibles, froids, uniquement occupés de bourse, de hausse et de baisse, de spéculations et de calculs, absorbés dans le chiffre, qu’aucune passion humaine n’émeut […] Moi, tout m’émeut ; et j’ai là quelque chose [il montre son cœur] ; un gouffre… ».Un trou sans fond dans lequel s’épanouissent l’égoïsme, la haine et la vengeance. Il y a de la noirceur dans ce portrait sans fard de celui qui se présente comme un sauveur pour la famille alors même qu’il est l’instrument de sa perte. Ici c’est la vie même de ceux qui sont victimes qui est en jeu. Avec une faconde étourdissante – et fascinante – Hugo appuie là où ça fait mal.

Le jeune auteur frénético-romantique des années 1830, qui dressait toute la jeunesse contre les « parapluies » de la respectabilité bourgeoise est devenu un homme mûr, républicain convaincu contraint à l’exil par celui qu’il surnomma « Napoléon le petit » et grand défenseur de la cause sociale. Il a écrit les Misérables quelques années auparavant. Manifeste contre l’âpreté des banquiers, dénonciation de ce capitalisme qui va se développant, 1 000 francs de récompense est un plaidoyer pour les valeurs morales que professe l’écrivain : amour, justice et liberté.

1 000 francs de récompense. Un écrivain romantique en Doc Martens : découvrir le Victor Hugo sarcastique des chemins de l’exil

Un parti pris contemporain

 Les personnages évoluent dans une sorte de no man’s land fait de panneaux de plastique tantôt translucides pour laisser voir ce qui se passe derrière, tantôt opaques sur lesquels volètent ou se posent des oiseaux, sur lesquels ondulent en ombre chinoise des femmes à tête de serpent, ou qui matérialisent la massivité des coffres-forts. Ils suffisent, en l’absence de tout élément de mobilier, à définir une chambre, à offrir une banquette où conversent les personnages, à matérialiser le lit d’un malade. On est à l’ère de l’électrique, avec micros HF et publicités au néon, même si le père malade qui se fait dans la pièce le porte-parole du credo hugolien d’un monde menacé de disparition, semble par un anachronisme assumé appartenir à un autre âge dans sa robe de chambre chamarrée.

1 000 francs de récompense. Un écrivain romantique en Doc Martens : découvrir le Victor Hugo sarcastique des chemins de l’exil

Quand on rit des larmes qui devraient couler

Comme d’ordinaire chez Hugo, comédie et drame font bon ménage et on passe sans transition de la compassion que suscitent les personnages, confrontés à des situations dramatiques, aux rires que le trait féroce de l’auteur ne manque pas de souligner. Ici, la mise en scène résolument contemporaine choisit le parti du bouffon. Le jeu, volontairement outré et clownesque, interdit toute identification aux personnages. La mère éplorée qui cherche à protéger son vieux père mais n’hésite cependant pas à vendre sa fille en dépit des dénégations de celle-ci n’a plus de la dignité que sa singerie grotesque. Demi-mondaine, mi-prostituée, provocante, elle promène sa « conscience » sous la forme de billets de banque enfouis dans son soutien-gorge et qui ne cessent de s’en échapper. La jeune fille a les allures un peu punk d’une ado en mal de vivre. Le brigand au grand cœur garde une pointe d’accent maghrébin. Quant à l’huissier chargé de saisir les biens de la famille, il adopte guitare électrique et hard rock pour ponctuer la destruction qu’il opère, aidé par des silhouettes à masque de corbeaux qui s’abattent sur les lieux. Et si les acteurs sont, en majorité, « issus de l’immigration » comme on dit aujourd’hui, c’est une manière de plus de revendiquer le droit, d’où qu’on vienne, de s’approprier la culture française quand on la fait sienne.

Loin d’apparaître comme une transgression déplacée, cette transformation, qui casse quelque peu la lyrique hugolienne, parfois grandiloquente, donne au texte une actualité qui parle à tous. Hugo ne nous apparaît plus comme le vieillard aux traits bienveillants entouré de ses enfants ou comme le chef de file romantique magnifié par la gravure mais comme un homme de notre temps, doué de ce talent d’ouvrir les plaies invisibles de la société, doté de cette hargne contre un modèle social inacceptable et de cet humour un peu trash qui caractérise la jeune génération d’aujourd’hui.

1 000 francs de récompense de Victor Hugo

Mise en scène : Keireddine Lardjam

Avec : Maxime Atmani, Azeddine Benamara, Romaric Bourgeois, Linda Chaïb, Samuel Churin, Étienne Durot, Aïda Chamri, Cédric Veschambre

Du 22 mars au 8 avril 2017

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes – 75012 Paris

Tel. : 01 43 74 99 61. Site : www.theatredelaquarium.net

Du 27 au 29 mai au Théâtre Dijon-Bourgogne

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