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Arts-chipels.fr

Une adoration. Quatre personnages en quête de public. Un pari réussi.

Une adoration. Quatre personnages en quête de public. Un pari réussi.

Le Théâtre de la Tempête présente une adaptation du roman du même titre de Nancy Huston. Un exercice de haute voltige théâtrale où la littérature ne perd pas ses droits.

Cosmo, un comédien célèbre qui emprunte à ses rencontres les situations qu’il portera en scène vient de mourir, assassiné. Les personnages en scène vont nous livrer par bribes de quoi reconstituer l’histoire et le spectateur connaîtra à la fin, comme il se doit, le nom du meurtrier et ses mobiles. Mais ce qui aurait pu se présenter comme une aventure policière classique s’échappe par tous les bouts.

La ballade du café triste

Comme lieu unique, un café déglingué situé sous une verrière d’où dégouline en permanence de l’eau, une pluie qui isole les personnages du reste du monde, les maintient dans le ventre humide d’un drame dont ils ne peuvent sortir. Ils sont quatre : la mère, Elke, et ses deux enfants, un garçon et une fille, auquel s’ajoute une femme qu’on identifiera bientôt comme le deus ex machina, l’auteur, capable d’endosser le costume des autres personnages et de recentrer le propos quand ses personnages, de digression en digression, s’écartent par trop de la progression du récit. Quatre personnages, donc, dans un décor de fin de partie – le sol est jonché de ce qui renvoie à des feuilles mortes sans en être – qui prennent les spectateurs à témoin, les interpellent, les font entrer dans la pièce, qui livrent chacun une partie d’une « vérité » qui se défile sans cesse et fait l’école buissonnière.

Un salon où on a du mal à « causer »

Qui était le mort ? Un être génial ayant le pouvoir d’enchanter le monde, qui, « de mille fleurs tissait une tapisserie bariolée », comme le perçoit Elke dont il était l’amant ou un « clown fornicateur » accroché à tous les jupons qui passent à sa portée pour le fils de celle-ci ? Et si la pièce voulait parler d’autre chose ? Car enfin le vert paradis des amours enfantines a perdu ses teintes tendres et sa douceur prétendument angélique. Les enfants jouent au tortionnaire et se livrent à la drogue et à la prostitution. Il faut dire qu’ils ont de qui tenir. Leur père torturait les animaux pour les photographier à l’heure de leur trépas. Mais pas question de confier aux bons soins d’un psy télévisuel réduit à ses seuls mouvements de lèvres, dissociés de son discours, le soin d’analyser, de proposer une thérapie. Ici on regarde, on ne transforme pas, on ne rend pas le mal acceptable…  L’humanité que Nancy Huston nous présente n’a d’humain que le nom.

Une adoration. Quatre personnages en quête de public. Un pari réussi.

La lumière au fond du corridor

La mère, habitée par son rêve d’amour, flotte au-dessus de la cruauté du monde sans la voir, sans même en prendre conscience, aveuglée volontaire qui cherche à retenir, dans un effort désespéré, tout le Beau pour s’en faire un cocon protecteur, une cuirasse contre la laideur. On s’étripe de par le monde, des petites filles sont excisées, des atrocités sont commises, des gens chassés. Ce monde frappe à la porte en permanence dans le spectacle et sa noirceur menace le fragile édifice que, contre toute logique, Elke s’est construit.

À saute-mouton entre incises et digressions se dégage une poésie intense. Ça va dans tous les sens, ça secoue, ça remue, ça explore, ça se disperse et se reconcentre en permanence mais la parole est forte. La foi inébranlable d’Elke dans ce qui est son mirage d’amour renvoie à l’espoir fou, désespéré peut-être, que l’humanité, un jour, sera capable de se transformer pour laisser un accès au rêve, un nouvel espace pour l’imaginaire, plus libre, plus apaisé, plus heureux.

Une adoration. Quatre personnages en quête de public. Un pari réussi.

Espace du dedans, espace du dehors

Dans cet univers clos ne s’invite pas seulement l’Histoire. Animaux et plantes sont conviés à ce grand banquet. Les morts reviennent pour dire la cruauté, l’inacceptable. Seul d’entre eux, Cosmo l’universel, celui en qui chacun peut s’incarner et celui qui se loge dans toutes les peaux, est absent. C’est son vide que vient habiter le fantasme des personnages, son absence qui se peuple de tous les possibles, non seulement ceux des personnages, mais aussi celui du  spectateur juge et témoin qui participe, de son siège, aux questionnements qui traversent la pièce. Entre le théâtre et la vie la frontière est poreuse. Si les comédiens entrent dans la vie, la vie entre dans le théâtre. La frange entre réalité et fiction se fait mince, fluctuante. Elke le résume admirablement dès le début du spectacle : « Nous sommes tous des romans ambulants, foisonnant de personnages principaux et secondaires, ponctués par des ellipses, des moments de suspens et de drame… » Cette enquête sur l’homme caméléon est en fait une recherche de nous-mêmes.

L’une des grandes vertus du spectacle est de nous permettre d’entendre cette parole magnifique, de laisser à la littérature sa valeur pleine et entière. Les grands monologues ne sont pas écartés. Ils déploient leurs images et nous nous laissons emporter par ce grand flot baroque et foisonnant, tout en ruptures, admirablement servi par des comédiens habités, mais qui n’en font pas trop. Si la noirceur atteint profondément le spectateur – on ne sort pas indemne de la violence de cette mise en accusation en règle de la société – la Beauté qui émane du texte et l’atmosphère onirique créée par la mise en scène offrent un contrepoids qui équilibre le spectacle.

Une adoration de Nancy Huston (éd. Actes Sud)

Adaptation et mise en scène : Laurent Hatat

Scénographie : Laurent Hatat et Nicolas Tourte

Avec : Océane Mozas, Emma Gustafsson, Jeanne Lazar, Yann Lesvenan.

Théâtre de la Tempête – Cartoucherie de Vincennes

Route du champ de manœuvre

19 janvier – 18 février 2018

Tél. 01 43 28 36 36  – www.la-tempete.fr

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