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Arts-chipels.fr

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

Dans le cadre du cycle « Exotiques » organisé par le musée Guimet, et avec la participation de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, le Goethe Institut présentait la première version – muette – du film que Fritz Lang, qui en était le coscénariste, reprendra en le modifiant en tant que réalisateur en 1959. Deux élèves de l’atelier d’improvisation du Conservatoire national de musique dirigé par Jean-François Zygel accompagnaient le film en direct.

Divisée en deux parties (la Mission du Yogi et le Tigre du Bengale), la version muette, réalisée en 1921, aurait dû être réalisée par le jeune Fritz Lang. Elle est finalement tournée par le producteur du film, Joe May, un Autrichien qui installe ses studios après la Première Guerre mondiale à Berlin pour y réaliser des fresques à grand spectacle, populaires et exotiques. Les risques, et peut-être le prestige associé à cette superproduction, auraient incité May à se charger lui-même de la réalisation. Mais lorsque Fritz Lang rentre en Allemagne en 1956, il prend, d’une certaine manière, sa revanche d’avoir été évincé de la première version et réalise, avec un scénario très sensiblement différent, le Tigre du Bengale et le Tombeau hindou dans lequel l’union d’un Européen et d’une Indienne trouve une happy end.

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

Exotisme de pacotille et grand spectacle

L’exotisme n’a jamais cessé de hanter le cinéma, mais il l’a fait plus particulièrement dans les années 1920-1930. Les expositions coloniales à l’époque font florès. L’Asie apparaît comme le dépositaire d’un savoir magique et mystique perdu par les Occidentaux et comme un lieu d’exploration. Mais le danger guette : péril jaune, japonisme… et les Occidentaux ont vis-à-vis de l’Asie une position ambivalente. C’est dans ce contexte que s’inscrit le Tombeau hindou.

L’histoire raconte que le maharadjah d’Eschnapur envoie le yogi Ramigani en Angleterre pour convaincre l’architecte Herbert Rowland de réaliser un tombeau somptueux qu’il veut dédier à la femme qu’il aime – vous avez dit Taj Mahal ? en tout cas on peut le penser très fort. Mais Rowland doit partir seul pour se soustraire à ses références culturelles européennes. Cela veut dire laisser sa fiancée, qui ne l’entend pas de cette oreille. Après un spectaculaire atterrissage en avion au beau milieu du peuple indien – il fallait y penser ! – elle le rejoint.

Le décor, grandiose, mêle temples creusés dans la masse du rocher, palais somptueux aux moulures tarabiscotées et bas-reliefs de danseuses visiblement inspirées de Khajurâho mais en version affadie, désérotisée. Il se dresse au milieu d’une foule de paysans plus que frustes, de yogis couchés sur un lit de clous, ou pendus par les pieds quand ils ne prennent pas les positions les plus acrobatiques. Tout est faux et artificiel dans cet ensemble qui traduit davantage le fantasme colonial allemand des années 1920 exploré par Thea von Harbou (qui deviendra sous le nazisme une proche des nationaux-socialistes en même temps qu’elle tentera de protéger des étrangers lorsque les mesures prise à leur encontre se feront plus coercitives), qu’une quelconque reconstitution archéologique. Il s’agit de faire rêver le bon peuple à ces barbares incultes mais exotiques, à la splendeur de leurs monuments princiers tout en insérant une pincée de mysticisme ésotérico-magique pour corser le tout. Une telle accumulation d’erreurs magnifiques laisse pantois mais admiratif et amusé devant l’inventivité grandiloquente des décors d’Otto Hunte et d’Erich Kettelbut…

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

Plus mélo, tu meurs !

Cette fascination du lointain a un envers, et l’autre face du rêve indien est plutôt tragique. Rowland et sa fiancée ne vont pas tarder à le découvrir. Le maharadjah révèle à Rowland que son épouse Samitra est en fait vivante et que la colère de n’être pas aimé l’anime… Supplanté dans le cœur de la belle par un jeune Européen, il cherche à se venger, de l’homme d’abord, puis de la traîtresse. Sa tristesse n’a d’égale que sa cruauté. Il élève des tigres dressés à tuer, des crocodiles qui s'ébattent dans le lac du palais et ne néglige pas d’utiliser les cobras venimeux pour assouvir sa vengeance. Dans cette fable plus noire que noire, le jeune homme, capturé après bien des péripéties, finira victime des tigres. La servante fidèle sera mordue par le serpent. Quant à l'architecte, il attrapera la lèpre avant d’être sauvé par le pouvoir des dieux hindous en échange du sacrifice de sa fiancée. Samitra, elle, finira par se suicider pour briser l’escalade infernale de la vengeance. Rowland édifiera finalement le tombeau à sa gloire mais le maharadjah meurtrier  est devenu un pauvre hère, l’ombre de lui-même. Seuls rescapés, l’architecte et sa fiancée, plus très fraîche pour une future mariée mais l’épouse du producteur-réalisateur, regagneront l’Europe.

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

Second degré

Comment prendre un tel film au pied de la lettre ? Le recevoir sans le commenter, sans le regarder avec une pointe d’amusement, un regard critique ? Il est « trop », comme disent les enfants : trop dramatique, trop cousu de fil blanc, trop plein de poncifs, trop chargé, trop invraisemblable, etc. Il en devient du coup assez drôle. Dans ce Tombeau hindou où rien ne manque à la vision d’un exotisme d'opérette – ni les crocodiles, ni les najas, ni les tigres, ni les yogis illuminés, ni les dieux barbares ni le prince cruel… – et dans le bain d’un racisme sous-jacent, on ne peut que rire de ces décors invraisemblables, vaguement inspirés de l’art de l’Inde, de cette extravagance du faux, et que s’émerveiller dans le même temps de la folie des grandeurs qui les anime. On regarde avec distance cette fantaisie qui s’appuie sur le désir d’en mettre plein la vue, de donner du frisson et de faire pleurer Lisette… et cela reste un grand bonheur qu’on déguste avec gourmandise.

De la musique avant toute chose

L’accompagnement musical du film, s'est fait, comme aux plus beaux temps du muet, en live. Deux étudiants de Jean-François Zygel ont animé, l’un la première partie, l’autre la seconde : Camille El Bacha et Thomas Lemoine. Talentueux tous les deux, et endurants car il n’est pas facile d’accompagner en continu environ deux heures de projection non-stop, la durée de chacune des parties. L’un et l’autre s’en sont tirés avec beaucoup de brio, rendant au piano toute la gamme de ses possibilités et non plus seulement celles de d’instrument dont on frappe le clavier. Cordes pincées, frottements et autres moyens en ont fait un adjuvant du déroulement de l’action, tantôt ponctuant le tragique de la situation, tantôt risquant un commentaire provoquant l’amusement et le rire quand la situation s’avérait too much et que seule une lecture au second degré était acceptable…

Cette démarche, Zygel et son groupe d’étudiants la développent de manière systématique pour de nombreux films muets qu’ils réinterprètent aujourd’hui avec une nouvelle musique, de notre temps. Une archéologie revisitée qui rend visible des œuvres qui, autrement, ne toucheraient qu’une frange étroite de cinéphiles aguerris.

Le Tombeau hindou. Un exotisme plus fantasmé que réel pour un kitschissime film muet à grand spectacle.

De l’exotisme et de ses prolongements, à voir ou à revoir

Ce film s’inscrit dans le cadre d’un cycle consacré à l’exotisme par le musée Guimet, la fondation Seydoux-Pathé et, pour ce film, le Goethe Institut. Un exotisme qui mêle attraction et répulsion, fascination et inquiétude. Outre l’exposition Images vagabondes consacrée au voyage illustré d’Émile Guimet en Asie, le cinéma est à l’honneur avec, pour ceux que l’on peut encore découvrir ou revoir, des films aussi divers que Repentir (Shadows, 1923) de Tom Forman avec Lon Chaney, Tih Minh (1919) de Louis Feuillade, Tempête sur l’Asie (Potomok Chingiz Khana, 1929) de Poudovkine ou Yoshiwara (1937) de Max Ophüls. On ne peut donc qu’inciter à consulter les sites du musée Guimet et de la fondation Seydoux-Pathé pour le détail du programme : il est toujours passionnant de voir ces films rares généralement réservés à quelque happy few.

Le Tombeau hindou (Das Indische Grabmal) : la Mission du yogi et le Tigre du Bengale. Film allemand muet, 1921

Réalisé par Joey May

Scénario : Fritz Lang et Thea von Harbou

Avec :Conrad Veidt, Olaf Fǿens, Mia May…

Accompagnement musical : Camille El Bacha (la Mission du yogi), Thomas Lemoine (le Tigre du Bengale)

Programme des projections à venir

www.fondation-jeromeseydoux-pathe.com

www.guimet.fr

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