Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Lidija et Sanja Bizjak. Quand le piano retrouve sa nature d’instrument à percussion

Lidija et Sanja Bizjak. Quand le piano retrouve sa nature d’instrument à percussion

Un duo de pianos et deux percussionnistes pour un programme résolument ancré dans le XXe siècle à l’Espace Pierre Cardin : un programme passionnant mené tambour battant.

Il est toujours plaisant de se laisser surprendre par des ensembles inhabituels ou d’entendre des morceaux rares parce que peu interprétés. Lorsque les deux sont conjugués et que la qualité est au rendez-vous, le plaisir s’en trouve accru. À l’espace Pierre Cardin, ce fut le cas. Pour trois raisons. Les instruments d’abord : deux pianos à queue se faisant face et deux rangées de percussions d’essence différente derrière, qui seront utilisées à tour de rôle. Le programme ensuite, qui rassemblait, hormis la très célèbre composition de West Side Story de Bernstein, des œuvres assez singulières : En blanc et noir, de Debussy, la Sonate pour deux pianos et percussions de Bartók, et la Valse de Maurice Ravel. Enfin pour le principe qui présidait au choix musical : rappeler, après que le pianoforte eut succédé au clavecin, que le piano est, dans son essence, un instrument à percussion et présenter de ce fait un concert sur ce thème.

Un programme exigeant magnifiquement interprété

Les œuvres étaient difficiles, à n’en point douter, sur le plan technique, tant la coordination menée à rythme d’enfer entre les instruments se devait d’être millimétrée. Les deux pianos en particulier, interfèrent et échangent en permanence avec une grande rapidité et le moindre décrochage eût été fort dommageable… Mais pari tenu. Lidija et Sanja Bizjak étaient en phase, déployant une énergie sans faille avec un accord parfait.

Difficiles aussi par leurs thèmes qui passent au large de la douceur de vivre pour porter un contenu âpre, pas vraiment optimiste et léger. La pièce de Debussy, composée en pleine guerre (1915), se ressent du cataclysme qui vient de s’abattre sur l’humanité. Debussy, souffrant d’un cancer, n’a pas été appelé mais il a vu partir ses proches. Sa mère vient de mourir et l’avenir a de sombres couleurs. Aussi le musicien « paresseux » dont on connaît la nonchalance et la délicatesse livre-t-il une œuvre inhabituelle, grave, martelée, assez frénétique. L’épigraphe du deuxième mouvement, reprise à François Villon, dit assez l’état d’esprit du musicien : elle est tirée de la Ballade contre les ennemis de la France

Black is black

Même type d’attitude chez Bartók. Nous sommes en 1937 quand il compose la Sonate. Les bottes nazies résonnent en Europe et Bartók refuse que ses œuvres soient jouées dans les spectacles nazis. Il change de maison d’édition quand celle-ci se nazifie. Plus : il demande à faire partie de l’exposition consacrée à la musique dite « dégénérée » à Düsseldorf. Et c’est à Bâle que le spectacle est créé. Roulement de timbales, ruptures au piano, martèlements déchaînés : le paysage est noir et la musique aussi. L’œuvre est dramatique, inquiétante, angoissante même, jusques et y compris dans le troisième mouvement où le xylophone reprend le thème du début.

Quant à la Valse, composée en 1919-1920, elle est une scène d’après l’Apocalypse. Des frémissements dramatiques du début émergent par bribes les souvenirs du temps heureux de la valse viennoise, sous le scintillement des lustres et dans le chatoiement des couleurs. La valse viennoise s’extrait à petites touches, puis de façon de plus en plus prégnante dans l’univers bouleversé d’où elle s’extrait. Mais la fête est finie, le son se tord, il est martyrisé, l’âge d’or ne reviendra plus. Place à la musique moderne avec ses rythmes syncopés et ses ruptures. Un autre monde est né, plus âpre, plus cruel, plus intense et bouleversé et en montées et descentes de clavier incessantes.

Quant à Bernstein, il convient de rappeler le scandale que constitua en son temps la création du spectacle. Pour la première fois l’espace de la rue – une rue de conflits, de macadam et de cours d’immeubles – surgissait dans l’espace de la comédie musicale. Plus de happy end ni de sourires sirupeux, mais l’opposition frontale de deux communautés dans un univers ni éloigné dans l’espace ni reculé dans le temps : il y avait de quoi perturber le public, même si aujourd’hui les airs de West Side Story ne surprennent plus personne et qu’on se prend à fredonner « Mambo » ou « Maria ».

Compositions symphoniques

Les deux percussionnistes, Sylvain Bertrand et Eriko Minami, n’ont cessé, après la pièce de Debussy pour pianos seuls, d’être au four et au moulin car les morceaux choisis sollicitaient toute l’entendue de leur talent d’adaptation et une grande dextérité pour passer très rapidement d’un instrument à l’autre, d’un bout à l’autre de la scène, diversifiant les modes de percussion, en frappé, à la baguette ou aux feutres, en secoué, caressé, au gong, au tambourin, au triangle ou au xylophone, sur des bambous percés, des tambours, des timbales… Virevoltants, tout en nuances dans des arrangements qu’ils ont eux-mêmes créés pour rester au plus près de la partition originale, ils ont exploré l’infinie variété des sons produits par les chocs de matière et les frottements, et sur toute la gamme et l’intensité des hauteurs de son, du grave à l’aigu.

L’ensemble des deux pianos et des percussions nous a offert le spectacle d’une programmation exigeante et rare. À eux quatre, ces interprètes ont fait la preuve que nuance, couleur et intensité peuvent se décliner dans une forme à quatre qui n’a rien à envier à l’orchestration symphonique.

 

Claude DebussyEn blanc et noir, pour deux pianos (1915)

Béla BartókSonates pour deux pianos et percussions (1937)

Leonard Bernstein – Danses symphoniques de West Side Story (1957)

Maurice RavelLa Valse (1919-1920)

Les interprètes : Lidija et Sanja Bizjak (pianos), Sylvain Bertrand et Eriko Minami (percussions)

Week-end piano au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin

Samedi 25 novembre 2017

www.theatredelaville-paris.com

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article