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Arts-chipels.fr

La Clémence de Titus à l’Opéra Garnier. Les espoirs des Lumières et la musique de Mozart, immense.

La Clémence de Titus à l’Opéra Garnier. Les espoirs des Lumières et la musique de Mozart, immense.

L’Opéra Garnier a présenté du 3 novembre au 25 décembre, une très belle interprétation de cet opéra de Mozart. Un magnifique spectacle, de belles voix et une scénographie très intéressante.

L’argument de l’opéra : Titus aime Bérénice l’Africaine (ici elle est noire). Raison d’État oblige, il renonce à elle pour épouser une Romaine et choisit Servilia. Mais celle-ci aime Annius et Titus, magnanime, renonce à elle et porte son dévolu sur Vitellia. Titus croit à l’amitié et Sextus est comme un frère pour lui. Mais Sextus est amoureux fou de Vitellia, dont le père a été chassé du trône. Celle-ci brigue la couronne et, ignorant que le nouveau choix de Titus s’est porté sur elle, contraint Sextus à assassiner Titus. Celui-ci en réchappe mais ne se résout pas à condamner à mort celui qui fut son ami. Sextus garde le silence sur la responsabilité de Vitellia. Celle-ci, prise de remords, avoue la vérité. Titus renonce à les punir mais se retrouve, noble prince, seul et trahi par tous… Cette pièce assez sombre et le dernier opéra de Mozart, fut créée pour le couronnement de Léopold II, élu empereur germanique en 1790 et l’un des modèles de despotes éclairés du Siècle des Lumières.

La Clémence de Titus à l’Opéra Garnier. Les espoirs des Lumières et la musique de Mozart, immense.

Une scénographie forte

Le dispositif scénique est très intéressant. Lorsque le spectacle commence, nous nous trouvons sur une aire circulaire reproduisant un sol de marbre, entourée de hauts murs penchés, dans un cadre lui aussi de guingois, comme s’il s’agissait de montrer un monde qui vacille. Espace du palais, il deviendra celui de l’amphithéâtre dans lequel Sextus, promis à la mort, devrait être livré aux fauves.

Au milieu, un bloc de marbre massif qui dévoilera, au fil du déroulement de l’action un buste de l’empereur en train de se faire. Statue inachevée et renversée au moment où le complot est sur le point d’aboutir, où le désordre règne dans Rome et où l’on peut penser que Titus va mourir. Remise d’aplomb lorsque débute le deuxième acte, où l’on apprend que Sextus a poignardé un usurpateur au lieu de Titus. Le buste monumental ne sera achevé qu’à la fin de la pièce, dominant de toute sa taille et de toute sa puissance des individus forcément malheureux…

Cette arène s’écarte parfois pour laisser entrer l’espace de la rue. Des rideaux qui descendent des cintres isolent parfois l’avant-scène quand on quitte l’espace du palais pour des scènes plus intimes où se rencontrent Sextus et Vitellia, ou Annius et Servilia.

Une mise en scène efficace et signifiante

Très dépouillé, mais plastiquement superbe, le dispositif scénique s’insère avec une efficacité sans faille dans le propos de la mise en scène. L’énigme que représente ce bloc de marbre, brut, posé au milieu de la scène, surmonté d’un échafaudage de chantier, se lève peu à peu. La fonction impériale grandit avec l’achèvement progressif de sa statue tandis que se décomposent les valeurs d’amitié et de confiance de l’homme qui endosse l’habit princier et qui ne cesse de poser, tout au long du spectacle, sa couronne à côté de lui comme s’il voulait mettre à distance la fonction au profit de l’homme. Les personnages jouent avec ce symbole du pouvoir, le caressent, s’en approchent, ou grimpent dessus pour s’en approprier la charge signifiante, comme Vitellia, qui s’empare aussi de la couronne pour s’en coiffer et endosser la fonction qui lui est symboliquement associée.

La Clémence de Titus à l’Opéra Garnier. Les espoirs des Lumières et la musique de Mozart, immense.

Le plaisir du théâtre et du chant mêlés

Les chanteurs, plutôt jeunes et sveltes, pleins d’énergie et de fougue, sont autant comédiens qu’interprètes de la musique. Nulle raideur dans leur comportement. On n’a pas affaire à un alignement d’airs placés les uns à la suite des autres. On se trouve sur une scène de théâtre où les comédiens-chanteurs dialoguent, expriment leurs sentiments, traduisent par leur gestuelle une attitude, un comportement, et où la mise en espace, le jeu de la mise à distance ou du rapprochement entre eux est signifiante. Vitellia, qui use de l’amour que Sextus lui porte pour le convaincre d’être son bras vengeur, l’attire et le repousse au gré des hésitations du jeune homme jusqu’à le tenir embrassé, en son pouvoir.

Sur le plan du chant, les rôles de Sextus et d’Annius sont tenus par des sopranos. Bien qu’à l’époque de la création le règne des castrats ait été déclinant, les États de Bohême imposaient la continuation de cette tradition. Le spectacle ne substitue pas au castrat une haute-contre mais reprend le principe de la féminisation de la voix par des sopranos pour incarner ces jeunes hommes, partiellement « irresponsables » face au « père » empereur, tenu par un ténor. Pour nous, auditeurs du XXe siècle, cela introduit une dimension d’ambiguïté supplémentaire. Il n’est pas innocent non plus que Publius, le chef de la garde prétorienne, soit chanté par un baryton-basse, comme si la représentation du pouvoir adoptait une couleur de voix, l’expression des sentiments une autre… Seule Vitellia, maîtresse-femme qui incarne à elle seule l’extrême violence d’une passion qui conjugue volonté de puissance et désir de vengeance, étend dans le Rondo son registre en alternant les hauteurs du soprano avec des basses infiniment dramatique.

La musique est magnifique de délicatesse et de gravité tout à la fois. Elle ne se contente pas de souligner ou d’accompagner l’action qui se déroule sur scène. Elle joue un rôle actif, la clarinette ou le cor de basset dialoguant avec les chanteurs, les précédant parfois, les incitant à poursuivre. Elle devient acteur dans la symphonie des passions qui s’exprime sur scène.

La Clémence de Titus à l’Opéra Garnier. Les espoirs des Lumières et la musique de Mozart, immense.

Une lecture sans volonté d’actualisation à tout prix

Les costumes, contemporains de l’époque de Mozart, ne procèdent pas, pour une fois, de la volonté de « modernisation » qui est fréquemment la règle. Si le spectacle est lecture, il est lecture de l’œuvre que Mozart a composée et non une interprétation plaquée. C’est également son intérêt. S’y dessine tout ce que le XVIIIe siècle comporte de réflexions et d’espoirs. Titus y incarne le monarque éclairé que Mozart le franc-maçon considère comme un modèle à suivre, et la mise en avant des passions et de la sensibilité s’accorde aux préoccupations du siècle. La date de création de la pièce, 1791, résonne en toile de fond. Le complot déjoué par Titus rappelle que plus à l’ouest, en France, se joue la Révolution française où Marie-Antoinette, la sœur de Léopold, est impliquée.

Bref, un très beau spectacle tant pour le plaisir de la musique, l’agencement subtil des voix que pour une mise en scène qui en fait un spectacle à part entière associant théâtre et chant.

La Clémence de Titus de Wolfgang Amadeus Mozart, opera seria en deux actes (1791)

Musique de Mozart, livret de Pietro Metastasio, adapté par Caterino Mazzolà

Mise en scène Willy Decker

Direction musicale Dan Ettinger

Décor et costumes John Macfarlane

Avec : Titus (Ramón Vargas ou Michael Spyres), Vitellia (Amanda Majeski ou Aleksandra Kurzak), Servilia (Valentina Nofroniţa), Sesto (Stéphanie d’Oustrac ou Marianne Crebassa), Annio (Antoinette Dennefeld ou Angela Brouwer), Publio (Marko Mimica)

Chœurs et orchestre de l’Opéra de Paris.

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