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Arts-chipels.fr

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

L’exposition du Grand Palais donne du peintre une vision plus diversifiée en se focalisant sur des aspects moins connus de l’œuvre, la sculpture, la céramique et la gravure mais surtout elle met en lumière de manière éclatante le caractère novateur de ces créations réalisées au tournant entre XIXe et XXe siècles.

L’exposition Gauguin est assez singulière. Je ne reviendrai pas sur ce qu’a dit la presse concernant cette rétrospective. Il y manque en effet beaucoup de grandes œuvres picturales, ce qui n’était pas le cas de la précédente grande rétrospective du peintre en 1989. La soif de couleurs qu’on peut éprouver vis-à-vis de Gauguin reste en partie insatisfaite. Il manque à l’exposition quelques grandes œuvres majeures qui auraient permis de lui donner le lustre et l’éclat qu’on est en droit d’attendre des rétrospectives du Grand Palais. La part importante consacrée aux années « d’apprentissage » et aux essais – pas toujours réussis – du peintre, tant dans le domaine de la peinture que de la gravure, de la sculpture sur bois ou de la céramique laisse un arrière-goût d’exposition à moindre compte.

De la frustration aux joies de l’apprentissage

L’importante proportion d’œuvres provenant du musée d’Orsay, qu’on a déjà vues au musée et qui ne représentent pas, de ce fait, un événement exceptionnel qui mérite qu’on se précipite ajoute à ce sentiment de manque. Mais, plus globalement, le sentiment de frustration vient sans nul doute de ce qu’il s’agit d’une exposition culturelle avant tout, à visée « pédagogique » d’une certaine façon, plus que d’une exposition d’art. À plusieurs endroits de l’exposition sont projetés des documentaires où des spécialistes expliquent par le menu la ou les techniques utilisées par Gauguin dans la gravure ou la céramique. Par ailleurs, on trouve également pour plusieurs œuvres, plusieurs versions de cette œuvre : esquisse, gravure, peinture, par exemple, parfois même plusieurs versions procédant d’une même technique. C’est donc une exposition plus sur le « faire » que sur ce qui nous fascine, à savoir la création aboutie, particulière, unique, qui elle, est source d’émerveillement et de magie. D’où sans doute le sentiment de passer à côté de l’œuvre qu’on peut éprouver. On aimerait pouvoir se noyer dans ces ors intenses, ces verts profonds, ces roses et ces carmins lumineux, ces orangés étalés en larges plaques et on se retrouve dans un monde assez sombre où les bruns terreux, les ocres et les noirs semblent envahir l’espace.

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

Un work in progress passionnant

Néanmoins, l’exposition réserve une large part au processus d’élaboration de l’œuvre. On voit les tâtonnements de l’œuvre en train de se faire, les explorations, les essais. Et on voit les passerelles entre les arts. Oviri, cette déesse qui semble sortir de la masse de l’argile, est tout autant céramique que série de gravures. Mahana atua (la Nourriture des Dieux ou Le Jour de Dieu) autant peinture que gravure « brute ». Quant à sa Pauvresse – dite aussi la Vendange ou les Misères humaines –, elle ressurgit au détour d’une nature morte ou revient dans une gravure, avec son air mi-pensif mi-ennuyé, coudes appuyés aux genoux et poings serrés autour du visage. Sont manifestes, aussi, les références de l’artiste – celle de Cézanne est particulièrement éclatante, avec des natures mortes qui mêlent les réminiscences cézaniennes aux influences japonisantes. Dans ces allers-retours permanents entre les différentes formes, cette exploration raconte, sans qu’il soit besoin d’un commentaire, l’œuvre en train de se faire, la pensée en mouvement qui préside à son élaboration, les différentes voies d’une quête exigeante pour qui le dire prime sur le medium.

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

Gauguin, céramiste, sculpteur et graveur

L’incursion de Gauguin dans le domaine de la céramique, quoique non aboutie, révèle cependant la préoccupation artistique de l’artiste. Après ses timides essais, peu originaux, issus de son séjour dans les ateliers d’Ernest Chaplet, on le voit « gribouiller » à l’aide de boudins d’argile de petites figurines sur des vases qui ont perdu leur forme sans trouver un style qui leur soit propre : plus esquisses que réalisations, ces sculptures dénotent cependant la volonté de s’individualiser, de s’écarter du « beau » au sens classique, de rechercher les possibilités de la matière entre terre cuite mate, laissée brute, et émail, auxquels s’ajoutent parfois des repeints. Certaines de ces figures cependant vous sautent au visage, tel cet homme, ramené à un presque cylindre, qui émerge à peine de la forme ou ce Portrait de Jacob Meyer de Haan où le visage du nain apparaît comme moulé dans une masse brune, à peine éclairée de rehauts de rouge.

Passionnantes sont les gravures et le travail réalisé sur bois, qui annoncent les périodes qui vont suivre, l’expressionnisme et les expérimentations de Die Brücke d’un côté, le primitivisme qui marquera le début du XXe siècle de l’autre. Les femmes-idoles gravées sur les piliers de la Maison du jouir disent l’éden d’une société débarrassée de l’idée du péché ; la silhouette au dos cambré, en bois polychrome, rampant sur le sol, croupe dressée, de Te fare amu (la Maison pour manger) la force sauvage de la sexualité et de l’érotisme ; le Saint Orang à peine dégagé du bois brut à grands coups de ciseaux visibles sur la pièce – il tient entre ses mains une tête d’homme coupée – la force de ce langage non poli par la civilisation.

Les gravures sur bois, que Gauguin complète de rehauts d’aquarelle ou d’ajouts de couleur sur ou sous le noir qui lui sert de base sont fascinantes. S’y dessine un monde de mystère souvent proche de la pensée mystique, comme si la simplification rapprochait l’artiste du divin. Une religiosité plane sur l’œuvre et s’exprime dans un syncrétisme qui mêle les divinités polynésiennes et l’histoire religieuse chrétienne, s’attache à la nativité comme à la création de l’univers.

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

L’âme de la modernité

Dans cette démarche de recherche incessante où se mêlent les cultures, où se mixent les influences, où s’oublie la Culture à la recherche de l’Être, s’exprime une modernité à couper le souffle, une pensée avant-gardiste avant la lettre. À visiter l’exposition, on comprend ce que l’art moderne doit à Gauguin. Cette recherche exigeante d’une vérité première, située au-delà des clivages culturels, en allant rechercher au plus profond, à la source, dans les mythes qui nous ont formés et planent au-dessus de nous telles des ombres tutélaires, le XXe siècle s’en fera l’écho. Ses larges aplats violemment colorés de manière non réaliste entretiennent avec le fauvisme des rapports manifestes. Son « japonisme » et son intérêt pour un art « brut » dégagé des canons occidentaux du Beau trouveront d’autres échos tout au long du XXe siècle attaché qu’il est à déconstruire et à retrouver un sens débarrassé des scories culturelles qui l’encombrent.

Au-delà des jugements à l’emporte-pièce qu’on a pu lire ci ou là, des féministes après la lettre, ou prétendues telles, qui s’offusquent des relations du peintre avec ces femmes à peine sorties de l’enfance, ce qui, rappelons-le, n’était pas dans ces sociétés si choquant puisque la puberté marquait le passage à l’âge adulte, il convient de retenir l’urgence artistique d’un peintre qui trace sa route, plein de rage face à l’incompréhension de la société, mais avec une obstination sans égale. « L’art est une abstraction, écrit Gauguin à Émile Schuffenecker en 1888 ; pensez plus à la création qu’au résultat, c’est le moyen de monter vers Dieu en faisant comme notre divin Maître, créer ». Être l’égal de Dieu : tout est dit.

Gauguin au Grand Palais. Au-delà du peintre, l’artiste multiforme précurseur de la modernité

Gauguin l’alchimiste

Exposition organisée par l’Art Institute of Chicago, l’Établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie et la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, Paris

Du 11 octobre 2017 au 22 janvier 2018, tlj 10h-20h, nocturnes les mercredis, vendredis, samedis jusqu’à 22h

Galeries nationales du Grand Palais – 3, avenue du général Eisenhower – 75008 Paris

Tél. 01 44 13 17 17. Site : www.grandpalais.fr

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