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Arts-chipels.fr

Artaud passion. L’incandescence intacte d’une parole blessée. À NE PAS MANQUER

Artaud passion. L’incandescence intacte d’une parole blessée. À NE PAS MANQUER

À travers le dialogue imaginaire entre Artaud et la fille du galeriste Pierre Loeb, une évocation saisissante, à la croisée de la névrose et du génie, de cette figure singulière qui traversa le ciel du XXe siècle. La musique live qui escorte le spectacle souligne le caractère unique de celui qui marqua de manière profonde l’histoire du théâtre.

Il était une fois un conte cruel qu’on pourrait croire fictionnel tant il est violent. S’y raconte l’histoire d’un homme considéré par les psychiatres comme un paranoïaque mégalomane et mystique, sur lequel on expérimenta durant de longues périodes des électrochocs à répétition jusqu’à faire de lui un pâle reflet d’humain, amaigri et squelettique, flottant dans des vêtements devenus trop grands.

Il était une fois un météore habité, mangé de l’intérieur par une exigence perpétuelle, dont les fulgurances nous interrogent encore aujourd’hui. Ses considérations sur le théâtre et la cruauté, sur la peste – métaphorique  – comme mal nécessaire pour retrouver la force première, élémentaire, du théâtre, ont révolutionné une certaine conception, naturaliste et réaliste, et ouvert la voie à une révolution dans la manière de penser le spectacle. Visionnaire et sans concession, il nous a contraints à sortir des gonds bien huilés et de la platitude résignée du quotidien.

Il était une fois un homme habité par la douleur dont la drogue fut la compagne quotidienne, qui recherchait l’absolu. Du fond de ses chambres d’hôpital, couvrant frénétiquement ses cahiers de dessins et de textes, il s’adresse au monde et les grandes figures de son époque lui font place : Jean-Louis Barrault, Roger Blin, Dubuffet, Picasso, Gide, Adamov, Desnos qui se bat pour le faire interner dans des conditions décentes, Paulhan qui préside son « comité de soutien »…

Il était une fois une parole tourmentée mais magique, pleine de soleils noirs et de crachats, violente au point que Pour en finir avec le jugement de Dieu sera interdit d’antenne à la radio durant plus de cinquante ans.

Il était une fois cet homme, ce suicidé de la société, qui, après neuf années d’internement, sort enfin, en 1946, de l’hôpital psychiatrique, amoindri et mourant. Il noue avec la très jeune fille du galeriste Pierre Loeb une relation ambiguë et nous rejoignons alors le spectacle.

Le jeu des doubles

Pour tout décor, deux chaises, et les musiciens en fond de scène : guitare électrique et instruments à vent de toute sorte. Une curieuse machine composée d’un bras au bout duquel tournent des terminaisons lumineuses dit le cycle infernal de la folie, cette parole refermée sur elle-même qui ne cesse sa giration sans fin.

Artaud occupe la première chaise, Florence la seconde. Elle est double : Florence vieillissante qui raconte sa version d’Artaud et jeune fille éblouie par le charisme de l’homme. Mais la version qu’elle raconte est celle de la maladie, de sa fascination pour l’homme, une histoire sélective et orientée, enjolivée pour ce qui la concerne, et Artaud ne l’entend pas de cette oreille. Du fond de sa fragilité, de sa débilité, de son délire, il s’insurge et éructe : « Là où ça sent la merde, ça sent l’être ». Il ne se laissera pas faire, pas interpréter. Il est physiquement atteint mais sa révolte est intacte. On est saisi par la puissance immobile de celui qui a « choisi le domaine de la douleur et de l’ombre ». Lui aussi traverse le temps, s’oppose à Jouvet dont il imite le phrasé emprunté et prudent du bout des lèvres, lui assène sa volonté de « débarrasser le théâtre des miasmes du langage et de la psychologie ». Il est l’homme encore jeune qui produira le texte fulgurant qu’est le Théâtre et son double en même temps qu’Artaud vieillissant, amoindri, recroquevillé sur lui-même.

Au-delà de la simplification

La force du spectacle naît de l’interférence permanente des niveaux. On passe du présent au passé et du passé au présent sans transition. Les voix se succèdent, se répondent, se mêlent parfois, des dialogues se réinventent, les versions se superposent. Les regards aussi. Comme dans un kaléidoscope reprenant les multiples facettes du personnage Artaud. Le fou, l’illuminé, le visionnaire, l’homme qui souffre et vit « l’électrochoc comme un viol » alors même que l’une des séances provoque chez lui la fracture d’une vertèbre dorsale. Pas une version, mais des versions selon l’angle sous lequel on regarde la scène. Et de la compassion aussi.

Comment ne pas partager cette hantise de la souffrance imposée pour « soigner », « redresser votre poésie », comme l’affirme le médecin, qu’Artaud décrit ainsi à sa mère : « on se sent à chaque application suffoquer et tomber comme dans un gouffre d’où votre pensée ne revient pas » ? Comment ne pas comprendre le désespoir de celui qui écrit : « Dès qu’il faut quelqu’un pour vivre, l’homme se retire. À y regarder de près, il n’a su être que quelque chose mais jamais quelqu’un, pour être quelqu’un il faut avoir un os, ne pas avoir peur de montrer l’os et de perdre la viande en passant » ? Comment se pas s’attacher au poète voyant qui s’indigne que Nerval, Poe, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud et bien d’autres soient morts « parce qu’on a voulu les tuer » ou à celui qui reconnaît en Van Gogh son frère en suicidé de la société ? Comment ne pas s’émerveiller de l’homme de théâtre visionnaire qui imagine « les spectateurs au milieu et le théâtre autour » et un théâtre qui mobilise la peur, expulse la violence, sollicite les sens pour que le spectateur « en sorte transformé » ?

Un travail théâtral à la hauteur de l’enjeu

Le choix que fait Patrice Trigano de nous donner d'Artaud une vision plurielle, équivoque - qu'il faut ici opposer à univoque - rend au personnage sa richesse et sa complexité, dans une oscillation qui mêle poésie intense, vertige visionnaire, folie et caractère insoutenable de la barbarie exercée à l'égard du malade dans le traitement qui lui est infligé.

Jean-Luc Debattice propose d’Artaud une vision saisissante. De l’homme connu par les documents d’archives, qui articule à l’excès, déréalise de ce fait le texte pour lui donner une étrangeté et le faire entendre, il reprend cette diction déliée qui rend aux mots leur force signifiante. Enfermé dans une quasi immobilité, par la seule force de sa présence et du verbe, il parvient à faire exister le personnage d’Artaud, ironique, grinçant, intransigeant à l'excès. Agnès Bourgeois, qui passe de la petite vieille édentée à la jeune fille éclatante de santé et assume dans son corps ce qu’elle traduit d’Artaud est épatante.

Quant à Fred Costa et Frédéric Minière, dans l’accompagnement commentaire qu’ils font des situations, entre sons décalés, perturbateurs et interprétations free, ils complètent cette évocation entre Ombilic des limbes et Pèse-nerfs.

Le lecteur d’Artaud retrouvera les parfums âpres et âcres de l’écriture de l’homme, le théâtreux les questions qui ont donné naissance aux remises en question de l’espace théâtral traditionnel des années 1960-1970. Les autres entreront de plain-pied dans une pièce forte qui tient aussi bien par son texte, son espace que par son interprétation.

 

Artaud Passion de Patrice Trigano (texte publié aux éditions Maurice Nadeau)

Mise en scène : Agnès Bourgeois

Avec : Jean-Luc Debattice (Artaud), Agnès Bourgeois (Florence)

Musique et univers sonores : Fred Costa et Frédéric Minière

Scénographie : Didier Payen

Du 28 novembre 2017 au 31 janvier 2018, les mardis et mercredis à 21h

Studio Hébertot – 78 bis, boulevard des Batignolles – 75017 Paris

Tél. 01 42 93 13 04. Site : www.studiohebertot.com

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