Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Arts-chipels.fr

Les Monstrueuses. Conjurer le démon qui sommeille à l’intérieur. Une histoire de femmes.

Les Monstrueuses. Conjurer le démon qui sommeille à l’intérieur. Une histoire de femmes.

Interroger le rapport mère-fille et la maternité des femmes dans le temps et l’espace en convoquant sur scène trois générations de femmes, en France et au Yémen, est le propos ambitieux de ce spectacle présenté au Théâtre de Cachan, qui s'intègre dans le cycle « Focus femmes » organisé par la Maison des Métallos. Il exprime avec une poésie intense la difficulté d’être femme et d’être mère.

2008. Une jeune femme vient d’apprendre qu’elle est enceinte. À la sortie du laboratoire, elle fait un malaise et se réveille dans une chambre d’hôpital en 1929. À partir de là son histoire croise celle de son aïeule et remonte en désordre le fil des générations.

Elle, c’est Ella, qui aime et est aimée. Enceinte et heureuse, elle devrait éclater de joie. Et pourtant, dans le malaise qui la plonge dans l’aventure des femmes qui l’ont précédée sur l’arbre généalogique, flottent des fantômes qui racontent de bien sombres histoires. Celle de Jeanne, son arrière-grand-mère, mariée à dix-sept ans à un bon bourgeois par son père sans qu’elle ait voix au chapitre. Elle s’ennuie tant qu’un soir elle le quitte, sans sa fille Rosa que le père lui arrache sur le quai de la gare – Rosa ne retrouvera sa mère que sur son lit de mort, infectée par les aiguilles sales d’une faiseuse d’anges. Celle de Joséphine, la mère d’Ella que celle-ci redoute au point de ne pas supporter qu’elle la serre dans ses bras de peur de mourir étouffée – Joséphine a vécu une IVG traumatique avant d’accoucher d’Ella. Ou encore celle de Zeïna, la grand-mère paternelle d’Ella, Yéménite au sexe cousu, violée par son mari le soir de ses noces et devenue, au soir de son accouchement et de l’hémorragie qui l’a suivi « femme au ventre froid », stérile, avant d’échapper à la mort et de s’enfuir avec son fils.

De rencontres avec le médecin en goualantes d’Édith Piaf sur la solitude, Ella se lance à la poursuite de ces ombres au passé si troublé, de ces femmes habitées par le « monstre » qui les arrache au poids de la tradition et les lance sur les chemins, qui s’empare des esprits des mères et des filles, mais aussi à la remorque de ses démons personnels. La Majnouna, cette folle qui sommeille en chacune des femmes, a la dimension de leur liberté.

Un texte poétique et habité

De cette trame Leïla Anis tire un texte qui chemine à la lisière entre rêve et réalité dans ce qui est presque un long monologue avec elle-même. Passé et présent s’interpellent et se répondent au travers de ces plaies purulentes exhibées dans une langue où fleurissent les images : « Les larmes ne pensent pas / Elles vident ce qui déborde ». Récits de souffrance, de répression, de peurs de dire, « les histoires de nos ventres sont des histoires d’horreur ». Que faire lorsqu’enfant « j’ai appris à me taire ? À découdre ma bouche en secret, à me la recoudre sans laisser de traces, à mentir seule ? » Que faire sinon jeter les mots à la face du monde pour conjurer l’horreur, les arracher de soi pour en finir avec la solitude muette et retrouver un sens à la vie ? S’il y a du crachat dans cette écriture-là, c’est pour qu’enfin l’on réagisse, pour que quelque chose bouge…

Leïla Anis incarne le texte qu’elle a écrit de magnifique façon. Elle irradie la révolte qui la porte, nous jette à la figure ses souffrances accumulées avec une intensité saisissante, nous fait partager ce sort des femmes dont le joug fut si difficile à secouer. Qu’importe si les balises timidement posées par la mise en scène pour distinguer espaces et temporalités paraissent si estompées qu’elles en sont presque invisibles, si l’on se prend à rêver que le spectacle ait été porté par la seule énergie de Leïla Anis dans tous les rôles et sans comparse : la mise en scène a cette incomparable vertu de nous faire entendre la force de ce texte à vif.

Les Monstrueuses de Leïla Anis (Lansman éditeur)

Mise en scène : Karim Hammiche. Avec : Leïla Anis, Karim Hammiche

Au Théâtre Jacques Carat de Cachan les 16 et 17 novembre 2017

À la Maison des Métallos du 21 novembre au 2 décembre 2017 (www.maisonsdesmetallos.paris)

Au Théâtre en pièces (28) les 12 et 13 janvier 2018

À l’Atelier à spectacle du Pays de Dreux, le 13 février 2018

Au Théâtre de Fresnes le 16 février 2018

Au Théâtre de la Tête noire, les 15 et 16 mars 2018

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article