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Arts-chipels.fr

Angels in America. Le sida, entre Apocalypse et Annonciation

Angels in America. Le sida, entre Apocalypse et Annonciation

Tony Kushner mêle, dans cette pièce-fleuve kaléidoscopique et baroque, le grotesque et le tragique à travers une trame dense, riche et touffue, que traversent  comme autant de météores des personnages plutôt déjantés et hauts en couleur. Cette pièce lui a valu le prix Pulitzer, le Tony Award et, à Londres, le prix Laurence Olivier.

Sur la scène, côté jardin, quelques sièges de plastique formant une banquette suggèrent une salle d’attente de gare ou d’aéroport comme on en voyait dans les années 1980. Un lieu et une date, mais aussi tous les lieux possibles à habiter. Cet espace neutre et indifférencié deviendra au fil du temps chambre d’hôpital, bureau d’avocat, ou lieu de rencontre. Côté cour, un grand bocal de verre se dresse à l’arrière-scène, un aquarium où s’ébattront des poissons très humains pris dans une nasse aussi prégnante qu’invisible. Au fond, un rideau métallique dont on découvrira qu’il fonctionne comme un cyclorama, ouvre sur des scènes hors-champ. Lorsque nous pénétrons dans la salle, les comédiens sont sur scène. Ils dansent, s’agitent disco, jouent au bowling comme pour planter le décor. Une enseigne au néon, dont le texte se modifiera au fil du spectacle, donne la tonalité.

Une galaxie de personnages archétypaux

La pièce convoque, sur fond de reaganisme puritain et moralisateur, une galerie haute en couleurs et tout à fait révélatrice. Il ya a là Roy (Marcus) Cohn, l’avocat omnipotent dont les abus de pouvoir ne se comptent plus, calqué sur le personnage historique éponyme, maccarthyste jusqu’au-boutiste qui n’hésite pas à user de son influence pour faire condamner à la chaise électrique les époux Rosenberg, accusés d’espionnage en pleine Guerre froide et condamnés sans qu’aucune preuve réelle n’ait été apportée de leur culpabilité. Quelques couples s’aiment et se déchirent autour de lui : Joseph Porter Pitt (dit Joe), premier assistant du juge Theodor Wilson à la cour d’appel, mormon rigide et coincé qui découvrira son homosexualité, non exempte de bi-, et son épouse Harper, qui traîne un mal-être qu’elle ne maîtrise pas et se shoote au valium en se réfugiant dans un monde imaginaire ; Louis Ironson et Prior Walter, un couple d’homosexuels frappés de plein fouet par le sida de Prior qui met à mal leur couple.

Autour d’eux gravitent des silhouettes inscrites dans la vie « réelle » : des personnages comme la mère de Joe, le médecin de Roy ou un ancien travesti, ancien amant de Prior devenu infirmier, sorte d’Arlequin jouant le rôle du confident ironique et sans illusion. Il porte un regard sans fard sur leur comportement, leurs actions, sans pour autant en être dégagé. Homosexuel, il est une sorte de voix qui pointe les contradictions ou de chœur antique commentant les différents épisodes.

Il y a enfin les personnages surgis de l’imagination de l’auteur et de ses créatures : un rabbin grotesque tout aussi dérisoire que la momie d’ancien révolutionnaire que les caciques staliniens exhibent comme un trésor vivant, les voix avec lesquelles Harper dialogue en permanence, le fantôme d’Ethel Rosenberg, qui veille avec un soin goguenard sur l’agonie de Roy Cohn, ou l’Ange que Prior rencontre dans son délire.

Angels in America. Le sida, entre Apocalypse et Annonciation

Les années cataclysmiques du sida

Après la libération sexuelle des baby-boomers et le Peace and Love des seventies, le monde a la gueule de bois quand le sida fait rage, sans qu’aucun remède puisse lui être apporté. Années marquées par l’omniprésence de la Grande Faucheuse qui frappe aveuglément et sans faire de détail, homosexuels, drogués et transfusés et stigmatise le sexe à rapports multiples. Une mort inéluctable qui exacerbe les réactions, entre révolte et désespoir, et une maladie dont on ne prononce le nom qu’à voix basse de crainte d’être mis au ban de la société. Maudits sont ces malades dont la douleur ne connaît pas de trêve et dont la lente agonie s’accompagne d’une soif de vivre inextinguible. Punis pour leur « a-normalité », pour leur différence, revendiquent ceux qui les jugent, et Roy Cohn parmi eux, même quand le sida le terrasse à son tour. Lorsqu’à la fin de la pièce se profile l’AZT, on a touché le fond de la désespérance. On n’en rit pas moins pour autant des rodomontades de Roy Cohn ou de l’errance de Harper, en perdition dans son monde imaginaire et enfantin, ou encore de la pudibonderie de mauvais aloi de mon mormon d’époux. Comique et tragique forment une gangue inextricable.

Un maelström et une ambiance de fin des temps

Tous ces niveaux s’interpénètrent et se fondent en une vision de fin du monde pleine de bruit et de fureur. Les personnages surgissent et disparaissent tels des diables hors de leur boîte, les comédiens revêtent les peaux de plusieurs personnages, la pièce explose en tous sens. La référence à la réalité historique de ces années noires a des allures de fin du monde – la catastrophe est proche, on a découvert un trou dans la couche d’ozone qui condamnera à terme l’humanité au moment même où le fléau du sida décime les populations. Dans ce décor qui n’en est pas un où tombe une neige de balles de pingpong, nous sommes dans un univers onirique où les frontières entre réel et imaginaire ont été abolies. Nous naviguons sans boussole dans l’univers fantasmatique où nous entraîne l’auteur à un rythme endiablé. Il y a quelques longueurs, certes, dans cette pièce de plus de quatre heures divisée en deux parties qu’on peut voir ensemble ou séparément, des incises qui peuvent paraître de trop. Mais au global, on est pris dans ce tourbillon volontairement déstructuré qui mêle réalité et fiction, réel et imaginaire.

Apocalypse ou Annonciation ?

Le foisonnement des références se succédant à train d’enfer ne permet pas toujours d’en percevoir la portée. L’auteur, à l’évidence, est pétri de culture juive et celle-ci imprègne le spectacle de bout en bout, jusques et y compris dans les contradictions de Roy Cohn, antisémite, homosexuel et homophobe, « lâche, salaud, victime », comme il fut qualifié par les organisations gays. Elle traverse aussi l’énigmatique apparition de l’Ange, ce messager qui intronise Prior au rang de prophète qui sera peut-être épargné, finalement, par le sida. Alors Apocalypse ou Annonciation ? L’Ange est-il le seul produit des délires de Prior ou une émanation de la lumière salvatrice ? Revêt-il une apparence tangible, une forme humaine ? Y a-t-il un sexe des anges ? À quelle catégorie appartient-il dans les hiérarchies qu’on reconnaît aux anges ? Quatre – Fluor, Phosphore, Lumen, Chandelle – ou les dix distingués par Maïmonide ? Et dans quelle religion ? Une fois de plus Tony Kushner brouille les cartes. On a cependant du mal à croire à un salut venu d’en haut… Qu’importe ! on se laisse porter par cette réflexion énoncée par Harper au début du spectacle – « Moi, tout m’atteint […] Tenez, regardez. Mes rêves se mettent à me répondre » – et par la réponse énigmatique qui lui est faite : « C’est la rançon du déracinement ». Là est peut-être la leçon. Déracinés de tous les pays, de toutes les tendances et de toutes les exclusions, unissez-vous pour trouver la force de continuer à vivre et à espérer !

Angels in America de Tony Kushner, traduit par Gérard Wajcman et Jacqueline Lichtenstein

Mise en scène Aurélie Van Den Daele

Avec : Antoine Caubet, Émilie Cazenave, Grégory Fernandes, Julie Le Lagadec, Alexandre le Nours, Sidney Ali Mehelleb, Pascal Neyron, Marie Quiquempois.

Montfort Théâtre 12 et 13 octobre 2018 à 19h30, le 14 à 16h - 106, rue Brancion 75015.

Tél. 01 56 08 33 88. Site: www.lemonfort.fr

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