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Arts-chipels.fr

Lorenzaccio à l’Aquarium. Jouer la modernité

Lorenzaccio à l’Aquarium. Jouer la modernité

Lorenzaccio fait partie de ces pièces cultes réputées injouables. Catherine Marnas fait de cette gageure une réussite et nous offre une version resserrée et très contemporaine, bien dans l’esprit de la pièce.

Lorsque Musset écrit Lorenzaccio en reprenant un premier canevas de George Sand dont il s’éloigne de manière conséquente – il ne conserve que quelques phrases et des fragments de scènes –, il reprend un événement historique : une conspiration républicaine fomentée à Florence en 1537 contre Alexandre de Médicis, qui s’était soldée par la mort du tyran. Au lieu de la république attendue, Côme de Médicis avait été porté au pouvoir et les velléités républicaines tuées dans l’œuf. Mais il livre de l’histoire une vision qui s’adresse à ses contemporains.

Une lecture de son temps

Si l’action se déroule en plein cœur de la Renaissance italienne, Musset inscrit d’emblée son propos en résonnance avec l’époque dans laquelle il vit. La pièce est écrite en 1834. Temps troublés. Charles X vient d’être « débarqué » lors des Trois Glorieuses de juillet 1830 et Louis-Philippe, le roi « bourgeois » porté au pouvoir en tant que « roi des Français » (et non plus de France). Le thème de l’insurrection contre la tyrannie est donc bien proche, si proche même que Napoléon III, quelques décennies plus tard, interdira la pièce au motif que la discussion du droit d’assassiner un souverain introduit « un spectacle dangereux pour le public ». La situation insurrectionnelle, au centre de la pièce, a de dangereux échos dans cette époque troublée, et l’aspiration républicaine qui s’y exprime de manière manifeste représente une menace pour le pouvoir en place.

La volonté, exprimée par les personnages, de s’affranchir de la tutelle de l’empereur Charles Quint trouve également des prolongements. Nous ne sommes pas loin du « Printemps des peuples », de cette aspiration, portée par le romantisme en particulier, des nations occupées à s’affranchir de la mainmise des occupations étrangères, mais aussi de la revendication d’une culture propre. Nerval collecte les chansons populaires du Valois et les références au « peuple » acquièrent droit de cité dans les préoccupations romantiques. Elles alimenteront aussi les prémisses du socialisme naissant.

Lorenzaccio 2017 : la fidélité à l’esprit

Lorsque Catherine Marnas choisit de conserver la situation d’origine – Florence au XVIe siècle – tout en donnant aux personnages une allure du début du XXIe siècle, elle ne fait pas que donner un coup de jeune en ajoutant un vernis contemporain, elle prend appui sur l’idée même qui présida à l’écriture du texte : parler de la société dans laquelle on vit à travers une situation historique.

Et on n’est pas déçu du voyage : look d’aujourd’hui affiché, musique « rock » tonitruante, hard ou métal, et jusqu’aux attitudes des personnages, toujours dans la distance, un peu destroy pour ceux qui incarnent la jeunesse. Le jeu est agressif, décalé par rapport au texte dont il révèle le sens caché. Un discours du regard sur soi ironique, bien en phase avec notre société revenue de tout, désabusée, cynique. La modernité du traitement rejoint la modernité du propos.

Lorenzaccio à l’Aquarium. Jouer la modernité

De 80 personnages à 8 acteurs et de 30 décors à un plateau unique

La pièce de Musset n’était pas destinée à la représentation. Elle correspondait à l’esprit du temps qui appréciait qu’on transposât en dialogues une situation historique. Musset avait donc carte blanche pour imaginer toute une galaxie de personnages et brosser sans limitation la fresque humaine. Le passage à la représentation théâtrale imposait de repenser sa forme, ce que firent les générations successives de mise en scène. Ici, les comédiens se saisissent tour à tour avec brio des membres des familles patriciennes de Florence, des bourgeois et des commerçants comme du menu peuple. Les petits rôles sont rendus à leur fonction archétypale, emblématique, signifiante.

La scénographie accentue le phénomène en créant deux espaces majeurs séparés par un rideau de bandes de plastique transparentes analogue aux rideaux industriels. À l’avant-plan, les scènes où se concentre l’action. Une banquette ou un canapé démesuré que les comédiens retournent, derrière lequel ils se cachent ou surgissent suffisent à camper le palais ducal, la résidence de la marquise Cibo ou la chambre de Lorenzo. À l’arrière, dans la pénombre, derrière ce cyclorama modernisé, la myriade de personnages qui composent la population florentine mais aussi l’espace du dehors. Le décor s’efface, il est de ce temps et de tous les temps, dans un temps suspendu, abstrait, dans lequel le spectateur peut insérer sa propre version de la temporalité

Le romantisme : pas mort !

Musset centre sa pièce autour du personnage du tyrannicide, Lorenzo, dont il fait un héros déchiré et plein de démesure, en même temps qu’il se définit lui-même, inadapté au monde social, mal à l’aise dans ses baskets. Lorenzo incarne un mal-être d’enfant du siècle (celui de Musset et le nôtre), une révolte nihiliste, un comportement de « no future » auquel on ne peut rester insensible. Le « rire de tout » masque les abîmes du drame existentiel.

Pendant plus de 50 ans, le rôle de Lorenzo fut incarné par une femme – Sarah Bernhardt la première, en 1896 – au motif que seule une femme pouvait rendre l’équivoque et la fragilité du personnage, « des cerveaux hantés par le doute… sans cesse en lutte avec la vérité des choses » (Sarah Bernhardt). Il faut attendre Gérard Philipe en 1956 pour que le tabou tombe. La version qu’en donne ici Jules Sagot joue l’ambiguïté sexuelle du personnage, baisant à pleine bouche aussi bien le Duc que sa tante (de vingt-deux ans) Catherine, homme toute sensibilité dehors, tripes à l’air dans sa démesure.

La mise en scène outre les situations, exacerbe la charge sexuelle des relations entre les personnages. Les femmes expriment des revendications éminemment contemporaines. La Marquise, amoureuse du Duc, affirme haut et fort ses prises de position politiques en faveur du bien public. Elle exprime sa volonté de n’être pas potiche placée là pour le bon plaisir du prince. Quant à Catherine, l’autre proie du Duc, elle revendique le droit à la faiblesse et à l’imperfection pour les deux sexes. La religion n’est pas épargnée et avec elle la casuistique et les arrangements de la conscience avec le ciel dès lors que l’intérêt supérieur du pouvoir et de sa manipulation sont en jeu. Chacun en prend pour son grade dans cette grande lessive désabusée et ironique.

On reste soufflé par l’accent éminemment actuel, contemporain de la pièce que souligne cette mise en scène. Ainsi, si la modernité, énergiquement menée, préside à ce passage sous les feux de la rampe, on l’applaudit des deux mains.

 

Lorenzaccio d’Alfred de Musset

Mise en scène : Catherine Marnas, directrice du Théâtre national de Bordeaux

Scénographie : Cécile Léna et Catherine Marnas

Avec Clémentine Couic, Julien Duval, Zoé Gauchet, Francis Leplay, Franck Manzoni, Jules Sagot, Yacine Sif El Islam et Bénédicte Simon.

Théâtre de l’Aquarium – Cartoucherie de Vincennes

Route du champ de manœuvre

26 septembre-15 octobre 2017

Tél. 01 43 74 99 61 – www.theatredelaquarium.net

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