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Arts-chipels.fr

Le Voyage de Dranreb Cholb. Penser contre soi-même ?

Photo Luc Maréchaux

Photo Luc Maréchaux

Un comédien effectue un séjour de dix jours en Cisjordanie. Juif, il voyage avec un groupe de chrétiens. Ce retour aux sources constitue pour lui une interrogation aiguë sur la judéité et les difficultés à se penser juif dans la situation politique de la Palestine d’aujourd’hui en même temps qu’une réflexion sur la complexité de la question palestinienne.

Ils sont trois sur scène. L’un – Bernard Bloch – nous tourne le dos et restera ostensiblement dos au public comme pour s’abstraire de notre présence. Deus ex machina qui gouverne l’ensemble du spectacle, il écrit, commente, intervient parfois mais se contente le plus souvent d’être là, comme pour dire le spectacle, nous signifier que nous sommes bien au théâtre. Le second est sa créature, son clone, qui raconte. Le troisième, musicien-régisseur, est aux manettes. Au fond, un écran ajoute son ailleurs à la dimension de la scène.

Un conflit sans fin

En juin 2013, un certain Dranreb Cholb – parlez-vous anagramme ou verlan ? vous y retrouverez en miroir un certain Bernard Bloch… – sillonne les routes de Cisjordanie. Sur son chemin il croise la mosaïque de religions et d’opinions qui composent Israël aujourd’hui : Palestiniens qu’on spolie chaque jour un peu plus, Israéliens qui se murent – au propre comme au figuré – dans leur droit d’exercer leur pouvoir sur les Palestiniens pour « se défendre », chrétiens malmenés réduits de plus en plus à la portion congrue, mais aussi tous ceux qui se battent aujourd’hui pour que la situation change, que place soit faite à un nouveau vivre ensemble, loin des clivages contre nature qui se dressent aujourd’hui.

La question de la Palestine aujourd’hui

Récit à la première personne, qui engage son auteur, le Voyage donne toute la mesure de la complexité de la situation. Où se trouve le réel devant ces versions opposées qui toutes détiennent une part de vérité si on les considère en soi mais qui, placées ensemble, forment un tissu de contradictions inextricables ? Car les Palestiniens qui vivent depuis toujours en Palestine sont aussi légitimes que les juifs revenant en Israël ; que la souffrance des juifs, éternels errants rejetés au long de l’Histoire jusqu’à la Solution finale, peut aussi justifier la nécessité pour eux de disposer d’un refuge. Mais il y a tout le reste : cette conscience de pays assiégé qui gouverne une partie de la population israélienne ; le sentiment, fondé, pour les Palestiniens d’être dans un pays occupé, les relations qui se tendent encore et toujours entre les communautés, l’existence même de l’État d’Israël en tant qu’entité religieuse.

Photo Luc Maréchaux

Photo Luc Maréchaux

La question de la judéité

Bernard Bloch interroge la situation depuis sa position de juif de gauche. Être athée (comme l’auteur) ne nous autorise pas à voir le problème avec détachement : nous sommes dedans, comme tous les juifs aujourd’hui dans le monde devraient l’être. Même ne vivant pas en Israël, nous ne pouvons faire l’économie de notre responsabilité en tant que juifs. La Shoah est-elle une justification pour appliquer la loi du talion ? Ne devrions-nous pas nous interroger par la reconduction des souffrances que nous infligeons aux Palestiniens, des violences qui nous ont été faites, fussent-elles moindres ? Est-ce penser contre soi-même ou au contraire se retrouver ?Les juifs ont été dans l’Histoire partie prenante de toutes les démocraties. Alors, nous dit l’auteur, faisons un rêve : que toutes ces communautés se réconcilient et apprennent à vivre ensemble pour « éviter que le pire ne détruise l’insoutenable beauté du monde. »

Un espace où le théâtre est roi

Étrange ovni en vérité que ce spectacle qui mêle le réel et l’imaginaire au point qu’on ne sait si on assiste à une conférence de voyageur devant son public ou à une pièce de théâtre. Il faut dire que le dialogue ne se fait pas seulement de la scène à la salle. Sur l’écran se succèdent les mille et une figures rencontrées par l’auteur au fil de son voyage, qu’il interpelle, convoque, fait témoigner. Pour autant, nous ne sommes pas en présence d’un vrai documentaire mais de témoignages reconstitués portés par des comédiens avec lesquels le clone de l’auteur dialogue. Codes brouillés, personnalités hybrides, faux pour dire le vrai : n’est-ce pas là l’essence du théâtre ? D’un théâtre, en tout cas, qui porte la réflexion à un haut niveau de complexité et se pose comme un vibrant appel à la restauration d’une humanité retrouvée.

 

Le Voyage de Dranreb Cholb, pièce écrite et mise en scène par Bernard Bloch

Avec Bernard Bloch, Thomas Carpentier, Patrick Le Mauff et 11 comédiens à l’image : Alain Baczynski, Jacques Bonaffé, Lionel Bloom, Anne de Broca, Hammou Garaïa, Lyasid Khimoum, Elias Preszow, Claire Rappin, Françoise Retel, Gloria Sovran, Zohar Wexler.

 

Au Théâtre de Belleville – Passage, Piver, 94, rue du Faubourg du Temple – 75011. Métro Goncourt, Belleville (reservations@theatredebelleville.com, tél. 01 48 06 72 34). Les 26-28 novembre, 3-5 et 10-12 décembre 2017

Au Théâtre de l’Arlequin – 35, rue jean Raynal – 91390 Morsang-sur-Orge. (www.theatre-arlequin.fr, tél. 01 69 25 49 15 ou 07 60 11 66 77). Le 1er décembre 2017

Au Théâtre Berthelot à Montreuil – 6, rue Marcelin Berthelot – 93100 Montreuil. (www ;montreuil.fr/culture/theatre/theatre-berthelot, tél. 01 71 89 26 70). Du 2 au 5 mai 2018

 

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