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Arts-chipels.fr

Foire de Francfort 2017. Je pourrai dire : j’y étais !

Foire de Francfort 2017. Je pourrai dire : j’y étais !

La foire du livre de Francfort a fermé ses portes. La France était invitée « d’honneur » - contre espèces sonnantes et trébuchantes – dans un touchant concert de congratulations franco-allemandes.

 

La veille de l’ouverture, le président français et la chancelière avaient inauguré en grande pompe, et avec un déploiement de forces de sécurité plus que conséquent, l’événement dans un pavillon éloigné du hall dans lequel trimaient au montage les forces vives de la nation tricolore. Chacun chez soi, les soutiers en soute et les premières classes dans les salons luxueux. L’événement passa donc partiellement inaperçu dans la population laborieuse…

Tout au plus les échos nous parvinrent-ils. Enthousiastes pour ceux qui célébraient la jeunesse très libérale de notre président. Plus mitigés pour ces membres de la communauté française de Francfort venus se ressourcer au pavillon français, espérant s’abreuver de la culture dont ils se sentent frustrés le restant de l’année. On leur a offert des ouvrages présentés sur la tranche – à visibilité nulle ou quasi – enclos dans des claies de bois, et des livres qu’il fallait feuilleter à distance en passant sa main dans un appareil pour tourner les pages. Moderne, peut-être, mais déconnecté de la forte valeur d’usage que revêtait l’événement.

Était-ce pour éviter le vol comme ils l’ont pensé ? Ne serait-ce pas, pourtant, un signe heureux si l’on volait les livres ? la marque de leur valeur ? d’un trésor qui suscite la convoitise ? Peu nombreux sont les objets auxquels s’attache autant l’envie de les posséder, ce plaisir gourmand de conserver l’objet pour soi en même temps que l’on s’approprie son contenu, que l’on se glisse dans la peau des autres. Que sont quelques livres volés s’ils ouvrent – ou même entrouvrent seulement – l’esprit du passant qui cueille là, au hasard, le souvenir d’une fragrance, le goût acidulé de ces milliers d’histoires rêvées, qui oscillent entre sucré et acide, âpre et velouté.

 

L’univers dans une bouteille cosmopolite

Dans les allées françaises, je n’étais pas, donc, cernée par le déploiement policier accompagnant les fastes et les pompes, mais je peux dire, une fois de plus : à Francfort, j’y étais. Dans cette foire tentaculaire où l’on se déplace en bus, dans cette ville fascinante et fière de sa puissance de pôle financier de l’Allemagne, ouverte de tout temps à une internationalisation de fait. La ville, rasée durant la Seconde Guerre mondiale, offre au visiteur le spectacle impressionnant de ses buildings élancés aux formes audacieuses, affirmant haut et fort la revendication de la modernité en même temps que la restauration à coups d’éclairages chromo du plus pur mauvais goût des façades de vieilles pierres de la Römer Platz. Nulle part ailleurs on n’oserait affirmer la puissance de la finance en exposant cet euro lumineux de grande taille qui trône au cœur de la ville pour dire tout à la fois l’Europe et l’argent, et le lien qu’ils entretiennent.

Ville fascinante où l’on imagine se déverser le trop-plein de l’Italie tant la cuisine italienne – revisitée à l’allemande parfois – envahit l’espace. On peut tranquillement réserver sa table en italien et l’on vous interpelle dans cette langue comme si on vous avait vu la veille, comme si une année ne représentait rien et que vous étiez de retour à la maison. Pakistanais, Turcs, Iraniens contribuent à ce festival des couleurs du monde qu’offre la ville.

Foire de Francfort 2017. Je pourrai dire : j’y étais !

Tous les savoirs du monde. Et nous dans tout ça…

Ville dans la ville, la Foire ouvre ses portes aux éditeurs du monde entier et à toutes les formes d’édition. L’électronique côtoie le papier, les livres d’art les calendriers, les essais la poésie, l’éducation le ouvrages bien-être, la philosophie et la mystique et les romans le documentaire. Improbables ou classiques, originaux ou convenus, illustrés ou sévères, il y en a de tous les styles et pour tous les goûts. Approchez, Mesdames et Messieurs, goûtez-moi cette salade, voyez comme elle est fraîche, de saison et dans l’air du temps !

Or donc, nous étions à la Foire de Francfort, flottant dans nos oripeaux éditoriaux, insectes bourdonnant avec les autres dans cette immense ruche où on se rend pour acheter et pour vendre. Atmosphère feutrée – au moins les premiers jours où le public n’est pas admis – mais redoutablement efficace puisqu’il faut faire tenir tout le contenu de son message dans une demi-heure chrono. Sourire pas seulement de circonstance tant il est plaisant de voir se côtoyer toutes les populations de la Terre dans cette atmosphère bigarrée et industrieuse, d’échanger des nouvelles du monde et de s’assurer qu’elle tourne toujours, notre planète. Plaisir de retrouver d’année en année ceux qui sont devenus, à force, des amis.

 

Scènes de la vie ordinaire chez les Français

Pas de grand mouvement de foule en faveur de la culture française, pas de bousculades ou de presse dans les couloirs, pas d’effervescence inusitée dans les stands. La faveur insigne d’être invité d’honneur n’a pas déplacé les foules – vers les stands tout au moins. Tout au plus les rendez-vous prévus ont eu lieu, exception faite de quelques éditeurs bloqués par des grèves de transports – il n’y a pas que les Français pour faire grève, cela soulage un peu et rend notre réputation moins lourde à porter.

Le rythme cependant ne s’est pas démenti. Pendant que les cocktails se succédaient et se multipliaient comme les petits pains – mais où est donc Jésus-Christ ? – les petites fourmis industrieuses qui font vivre la foire étaient en plein travail. Pas de plage de loisirs dans ces journées qui défient l’entendement : dix heures de travail non stop, soit près de vingt rendez-vous par jour, où l’on s’abstient de boire de peur d’être tenté de fréquenter les toilettes alors qu’on n’en a pas le temps et où un bon quart d’heure de patience est parfois nécessaire pour accéder au saint des saints du soulagement.

Cette forme d’effervescence se mue au fil du jour en fatigue hypnotique. Des éditeurs harassés par le cheminement le long des allées, par le bombardement de projets non stop d’une journée entière à piétiner doucement, parfois sur de longues distances, de stand en stand, devant une avalanche de nouveautés qu’ils avalent à rythme accéléré, un projet après l’autre, un concept après l’autre, tentent vainement de retenir quelque chose dans ce brouhaha de voix, de cet amoncellement de maquettes, de sommaires et d’argumentaires, de capter cette petite musique, cette persistance subtile qui entraînera leur décision de traduire et d’éditer.

Face à eux les « vendeurs » apparaissent tout aussi hâves et fatigués à mesure que le temps s’écoule. En permanente quête du petit plus qui entraînera la décision, amènera l’œil du visiteur à s’allumer, diffusera fugitivement sur son visage un éclair de plaisir ou l’amorce d’un « pourquoi pas ? », ils tournevirent et se déploient, exposent, miment, démontrent, cherchent l’argument imparable. Et le jeu s’empare de celui qui parle comme de celui qui regarde. Dans ce théâtre-là, personne n’est dupe et chacun joue sa partition pour le plaisir de l’autre.

Mais bientôt la fête est finie. Épuisé, on remballe les cotillons, on plie bagage. On ferme la parenthèse de ces journées hors du temps. On se dit au revoir et à l’année prochaine. On se promet de s’écrire et de s’envoyer non des mots doux mais des informations. Le livre public se ferme pour vivre son autre vie, plus intérieure, plus secrète.

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