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Arts-chipels.fr

F(l)ammes. De feu et de femmes. À voir absolument

F(l)ammes. De feu et de femmes.  À voir absolument

Elles sont dix. Toutes issues de l’immigration. Toutes vivant dans des zones « urbaines sensibles ». Elles ont une pêche d’enfer. Elles racontent une histoire, leur histoire particulière, qui pourrait être aussi celle de bien des femmes, et pas seulement issues de l’immigration.

Un plateau blanc, sol compris. Dans le fond de la scène plongée dans l’obscurité seront progressivement apportées neuf chaises. La nudité est totale. Nous ne sommes pas ici pour voir mais pour entendre avant tout ces paroles issues du déracinement et de la souffrance, des souffrances particulières vécues et surmontées qui s’expriment avec une vigueur et un humour qui font du bien. Et elles nous environnent, ces paroles, voix venues du dehors qui résonnent sur ce plateau vide avant que la scène ne s’anime : une femme entre, puis une autre, puis d’autres encore.

Seul un écran en fond de scène ajoutera au fil du temps d’autres niveaux au décor : la mer, toujours recommencée dans le ressac, fascinante, protectrice, maternelle ; un bois européen pour dire la forêt africaine, la danse incessante des tresses d’une chevelure pour dire la vitalité qui nourrit de part en part le spectacle.

F(l)ammes. De feu et de femmes.  À voir absolument

Des femmes racontent…

Africaines et musulmanes du Maghreb ou d’ailleurs, elles nous prennent à partie à la manière d’un conteur, son public rassemblé en cercle autour de lui. À la manière des griots, elles chantent aussi et leur blues transpire dans ces mélodies-mélopées inscrites contre le mal de vivre. Elles racontent des histoires aussi diverses que la vie même. De rendez-vous manqués, de réussite, d’intégration ou de rejet, de difficultés surmontées, de contradictions aussi, entre volonté de se fondre, d’être comme les autres, et reconquête des origines, de la culture source. C’est qu’elles n’ont pas toutes le même point de vue, ces femmes, qu’elles ne se situent pas au même endroit dans l’échelle de l’intégration, qu’elles ne revendiquent pas les mêmes choses. Mais c’est cela qui est merveilleux, cette parole de l’intérieur, qui dit les contradictions, la difficulté d’être hybride, étrange étranger, d’ailleurs encore et toujours. Pas tout à fait ici et plus vraiment là d’où elles viennent.

Comme dans la vie, elles se passionnent, se battent pour être elles-mêmes, s’opposent à leurs parents dans le déchirement d’une affection inconciliable avec leur choix de vie, traduisent leurs hésitations, s’insurgent contre le fait d’être toujours considérées comme différentes. Africaines, doivent-elles se faire défriser, devenir blondes pour tenter – dérisoirement – de se fondre dans la masse ? Maghrébines, comment vivre l’incompréhension et l’exclusion par leur propre famille ? Où se situer, comment avancer ? Chacune, à sa manière, apporte sa réponse, dévoile son combat, décrit sa stratégie de survie. Il y a celles que leurs parents ont aidées et celles qui ont été rejetées. Il y a celles dont la confiance a été abusée, celles qui ont vu leur vie passer devant elles, les amères et les chanceuses, mais toutes ont pour elles un optimisme, une farouche volonté de survie, de combat incessant pour conquérir le droit d’être elles-mêmes.

 

Un projet théâtral

Pour Ahmad Madani, voir à travers les yeux d’un autre permet de changer en profondeur notre vision des choses. Après Illumination(s) réalisé au Val fourré où des jeunes hommes abordaient l’immigration de leurs parents, transformés en agents de sécurité indiquant ironiquement aux spectateurs qu’ils étaient là « pour vous protéger de nous-mêmes », ce deuxième volet pénètre plus profondément dans les parcours individuels. Le spectacle est « un poème-lettre d’amour fait de chair et de mots où la singularité de chacune est transcendée. » Est-ce un hasard si ce sont des femmes qui, au lieu de regarder leurs aînés, parlent d’elles-mêmes, se mettent en scène – et en danger, non pas physiquement mais en tant qu’individu(e)s – dans ce parcours ? Parties de plus loin, elles n’ont d’une certaine manière pas le choix quand elles décident d’être elles-mêmes, d’exister par elles-mêmes. Partie la moins visible des « minorités visibles », elles font face, écrit Madani à « une attitude compatissante, voire paternaliste », et sont l’objet de représentations omniprésentes dont il a voulu sortir en leur restituant toute la complexité et la richesse qu’elles portent. Devrait suivre un troisième volet, mêlant des jeunes des deux sexes.

F(l)ammes. De feu et de femmes.  À voir absolument

Un extraordinaire public et des femmes formidables

On l’aura compris, le projet est ambitieux, et le résultat à la mesure des ambitions. Le public ne s’y trompe pas. Les salles sont pleines, mais aussi d’un public qu’on ne voit pas tous les jours au théâtre. Des « gens du commun » pour reprendre une expression du peintre Jean Dubuffet, de ceux pour qui la culture est parfois en partie lettre close. Ce qui frappe, c’est la qualité d’attention de la salle pour ce spectacle qui, somme toute, n’en est pas tout à fait un. Elle rit, commente, s’indigne, réagit au quart de tour, aborde le « moi je » à la sortie. Comme si l’enjeu était immédiatement perceptible, comme si ce qui passait dans le théâtre était la vie même.

Car elles ont les deux pieds dans la vraie vie, ces femmes sur scène, nées de parents immigrés, et la volonté affirmée de trouver leur place dans cette société qui se reforme et se remodèle sans cesse, et d’agir pour la faire évoluer. Elles sont attachantes, drôles, touchantes, ces actrices d’occasion, parfois un peu gauches mais toujours vraies, frémissantes, vif-argent. Dans les longs monologues entrecoupés de chants ou de danse, expression déjantée et défouloir de leur volonté de larguer les amarres, elles portent un regard ironique et distancié sur elles-mêmes et sur les autres, un regard incisif qui ne pardonne rien, un regard sans concession. Elles nous entraînent dans leur vision, au-delà des poncifs attachés à leur statut, des idées toutes faites et de la conscience purement intellectuelle qu’on peut avoir de leur réalité sociale d’immigrées de la deuxième génération. Avec une impudique pudeur parfois lorsque l’une d’entre elles raconte l’excision dont elle fut victime. Le mot n’est jamais prononcé mais la réalité omniprésente comme le silence assourdissant de la famille qui mutile, mutique. Sous les dehors d’un récit sans pathos, la violence est inouïe et l'émotion forte.

Alors, on l’aura compris : aux bornes du théâtre, et dans une salle de spectacle, il y a un événement hybride qui nous concerne tous.

 

F(l)ammes, une performance-spectacle d’Ahmed Madani.

Avec : Anissa Aou, Ludivine Bash, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye, Inès Zahoré.

Maison des métallos – du 17 au 29 octobre 2017 – 94, rue Jean-Pierre Timbaud – 75011 Paris

Théâtre de la Tempête – du 16 novembre au 17 décembre 2017 – Cartoucherie de Vincennes 75012 Paris

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