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Arts-chipels.fr

La Gentillesse. Un voyage puissant sur les terres de l’imaginaire

La Gentillesse. Un voyage puissant sur les terres de l’imaginaire

Christelle Harbonn et la Compagnie Demesten Titip (anagramme unissant « identité » et « temps ») nous entraînent vers les rives détruites mais enchantées que peuplent l’Idiot et la Conjuration des imbéciles.

À l’arrivée dans la salle, la scène est déjà éclairée, les personnages présents. L’espace suggère un monde en pleine déconfiture. Côté cour, un homme en maillot de corps est assis au pied de ce qu’on pourrait voir comme un arbre, fait de vieux câbles et de fils électriques. S’impose l’image d’En attendant Godot, d’un temps sans temporalité, comme arrêté dans l’attente. Un peu plus loin, une malle. Départ ? voyage ? À jardin, c’est un  canapé à la silhouette contournée qui connut la splendeur mais n’est plus aujourd’hui que squelette de bois vide de tout rembourrage, souvenir d’un luxe passé, englouti dans les oubliettes du temps. Au plafond, une grille encombrée d’objets hétéroclites, tout de blanc revêtus, capte la lumière. Des débris de toute sorte y sont accrochés : tissus en lambeaux, fragments de tuyauterie, sacs emplis d’on ne sait quoi, bouts de câbles, tout un bric-à-brac qui dit le cataclysme, le bouleversement, la catastrophe.

Comment va le monde ? Il tourne sans moi

Lorsque le spectacle commence, Mychkine – peut-on le qualifier ainsi quand les personnages n’ont pas de nom ? – qui deviendra Gloria pour ne pas rester seul, le domestique ou le chien de compagnie selon ce qu’on voudra y voir, impose d’emblée, dans son dialogue avec sa partenaire toute d’humanité nunuche, convenue, une forme d’absurdité du monde, de non-sens, de non-relation entre les êtres. De fil en aiguille et de scène en scène, ponctuée par les chutes de gravats de ce monde en déconfiture, va se dessiner une histoire, celle de personnages enfermés dans la solitude et la névrose qui éprouvent ensemble, un moment, le besoin de prendre le même chemin, de faire d’une certaine manière cause commune, de conjuguer leurs non-inscriptions dans le monde. Il y a là la mère, qui ressasse les souvenirs de sa grandeur passée, ses filles qui l’aiment et la détestent, Mychkine-Gloria qui se prête aux jeux que lui propose cette famille déjantée, et l’arrivée d’un avatar d’Ignatius Reilly, l’anti-héros créé par John Kennedy Toole, cet étudiant attardé contraint de chercher du travail, qui échoue dans cette arche de Noé démolie, à l’envers.

La Gentillesse. Un voyage puissant sur les terres de l’imaginaire

Un grand concert baroque et déjanté

Marginaux sont les personnages, accrochés les uns aux autres dans ce radeau de la Méduse en perdition, seuls avec leur marginalité, leur manière de penser « à côté », là où on ne les attend pas, remettant en place les jugements du tout-venant sur la religion ou le communisme, se livrant à des célébrations d’anniversaire qui tiennent de la cérémonie barbare et de l’idolâtrie. Le lyrisme imprègne de bout en bout un parcours qui rencontre à maintes reprises la peinture – du sourire de la Joconde aux Peintures noires de Goya – mais aussi un érotisme qui nous renvoie aux Balthus ou Leonor Fini et puise ses sources dans un fond mythologique où s’ébattent chèvres diaboliques et cerfs régénérateurs. Les comédiens sont à la mesure du propos, étonnés du monde, inadaptés traînant leur différence. La gentillesse ici se fait grincements désespérés, peinture au vitriol, vision noire traversée de lyrisme et de poésie. On se trouve dans un grand fleuve surréaliste, emporté par des flots dont on ne maîtrise pas le cours. On pense aux délires des années 1970, à la véhémence iconoclaste d’un Arrabal, d’un Copi et du théâtre argentin.

On se dit enfin qu’il fait bon aller au théâtre quand on est ainsi porté du rire au drame vers des terres d’évasion qui clignotent à l’écart de la grisaille quotidienne, allumant la petite mais persistante lueur de l’imaginaire dont notre époque semble tant dépourvue…

 

La Gentillesse de Christelle Harbonn et de la Compagnie Demesten Titip

Texte issu d’une recherche autour des personnages principaux de l’Idiot de Dostoïevski et de la Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.

Dramaturgie et mise en scène : Christelle Harbonn

Scénographie : Laurent Le Bourhis

Avec : Adrien Guiraud, Marianne Houspie, Solenne Keravis, Blandine Madec, Gilbert Traïna

15-16 septembre 2017, 20h

Théâtre Paris-Villette – 211, avenue Jean-Jaurès – 75019 Paris

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